Griffintown 2.0? Plus jamais!

«La maîtrise du droit foncier est la clé pour orienter le développement urbain», écrivent les auteurs.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir «La maîtrise du droit foncier est la clé pour orienter le développement urbain», écrivent les auteurs.

Dans une dissonante sortie contre la Ville de Montréal, des promoteurs immobiliers dénoncent la vision de l’administration Plante pour le secteur Bridge-Bonaventure. L’objet du conflit : la densité et les hauteurs permises. Selon Devimco, Mach et Coprim, cette « vision passéiste digne du XXe siècle » n’apporterait aucune réponse à l’étalement urbain ni à la crise du logement. Elle serait contraire aux intérêts de la population, qui devra financer à même ses taxes un « projet sous-développé », étant privée des capitaux et de l’expertise des promoteurs.

Ce coup de gueule de promoteurs qui affirment être bâillonnés et qui se scandalisent du fait que la Ville ne leur déroule pas le tapis rouge révèle surtout au grand jour leur prétention à vouloir régner en maîtres sur le développement urbain. Vision passéiste, s’il en est ! L’aménagement de la Ville et de ses quartiers est une responsabilité publique et doit se définir avec celles et ceux qui y vivent, s’y déplacent, y travaillent au quotidien. Serge Goulet, du groupe Devimco, réclame un « débat de fond sur la manière qu’a la Ville de travailler avec le privé ». Sur ce dernier point, au moins, nous serons d’accord avec lui.

L’ère — pas si lointaine — où les projets de tour de condos se négociaient seulement derrière des portes closes est révolue. Les processus de consultations citoyennes sont maintenant largement répandus. Mais les promoteurs détiennent un immense pouvoir sur le développement immobilier. Les projets résidentiels de grande densité sont concentrés dans les mains d’un petit nombre de promoteurs qui disposent d’importants capitaux grâce aux fonds d’investissement. Dans le contexte de spéculation et de financiarisation du marché de l’habitation, et avec le manque de leviers des pouvoirs publics, la Ville dépend de ces promoteurs. Elle leur délègue des pans entiers de développement, tout en négociant des retombées en échange de zonages et usages permissifs.

Faut-il vraiment le rappeler ? Les promoteurs raisonnent d’abord et avant tout en termes de rentabilité financière. En aucun cas ils ne peuvent prétendre représenter les intérêts de la population. L’objectif premier des tours en hauteur n’est pas d’assurer à tous et toutes un toit ni de penser la ville à échelle humaine, mais bien d’atteindre des rendements les plus enviables possible. Leurs incessantes menaces de retirer leurs billes si on ne leur donne pas entière satisfaction dévoilent d’ailleurs le peu d’intérêt réel porté aux milieux de vie.

L’enjeu est de taille : celui de la capacité des Montréalaises et Montréalais à se loger. Le logement n’est plus un droit. Il est devenu source d’accumulation et de spéculation financière pour les banques et les investisseurs. Alors oui, un débat s’impose, débat qui devra aussi se questionner sur la responsabilité sociale des fonds d’investissement, y compris les fonds syndicaux.

Préservons les terrains publics hors du marché spéculatif !

En quoi les projets promus par ces promoteurs répondent-ils aux objectifs de logements réellement abordables et de résilience climatique dans la région métropolitaine ? Avec ses tours de condominiums et un maigre pourcentage de logements sociaux, le développement de Griffintown a plutôt accentué la crise pour les mal-logés et exacerbé la gentrification. Malgré les efforts municipaux pour rattraper le manque initial de planification, on retiendra de ce quartier laissé aux mains des promoteurs — avec Devimco aux premières loges — le prix exorbitant des logements unifamiliaux, la multiplication des condos de petite taille, le déficit d’infrastructures publiques, la rareté du locatif abordable et la croissance des locations à court terme Airbnb.

Une étude de la SCHL nous apprend que pendant la pandémie, c’est à Griffintown que l’on a observé la plus forte progression de transactions dues au départ de ménages vers la banlieue. Pour la rétention des familles en ville, on repassera…

C’est pourtant ce même mode de développement que Devimco et autres promoteurs comptent étendre dans Bridge-Bonaventure. La municipalité, tout comme nous, devrait dire « plus jamais » ! Car même avec une meilleure planification en amont, cela ne répondra pas à la crise du logement.

Trop souvent, nous avons joué dans ce mauvais film où des consultations sur une vision d’avenir d’un secteur de Montréal se transforment en négociation et en rapport de force sur des projets privés. Loin d’être bâillonnés, les promoteurs sont assis à la table de concertation pilotée par la Ville de Montréal. Dont Devimco, qui a tout récemment acquis des terrains privés dans le secteur et qui multiplie les opérations de lobbyisme pour mettre la main sur les terrains publics de Bridge-Bonaventure. Pourquoi les transactions immobilières ne sont-elles pas gelées durant les exercices de planification ? Cela éviterait les poussées spéculatives et l’influence indue des promoteurs.

La maîtrise du droit foncier est la clé pour orienter le développement urbain. Et au bassin Peel, il reste encore de vastes terrains publics qui appartiennent à la Société immobilière du Canada et à Loto-Québec. Nous en appelons, et vite, à la concertation entre les trois ordres de gouvernement et à une réelle volonté politique d’agir avant qu’il ne soit trop tard. Créons un milieu de vie avec des coopératives d’habitation et autres logements locatifs à but non lucratif, des parcs, espaces verts, commerces de proximité et infrastructures publiques de qualité. Donnons-nous les moyens d’un développement en réponse aux besoins urgents et aux aspirations des citoyennes et citoyens, et non pas aux intérêts de promoteurs.

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