Mois des dalits, la caste effacée des livres d’histoire

Des membres de la communauté Dalit, la plus marginalisée d'Inde, lors d'une manifestation à New Delhi
Photo: Sajjad Hussain Agence France-Presse Des membres de la communauté Dalit, la plus marginalisée d'Inde, lors d'une manifestation à New Delhi

Maïka Sondarjee est professeure à l’École de développement international et mondialisation de l’Université d’Ottawa. Son premier essai, «Perdre le Sud», est paru aux Éditions Écosociété en août 2020.

Le 2 avril dernier, la Colombie-Britannique est devenue la première province canadienne à reconnaître avril comme le mois de l’histoire des dalits. En 2013, les militantes pour les droits des dalits Sanghapali Aruna et Thenmozhi Soundararajan se sont mobilisées pour créer ce mois de commémoration afin de souligner les luttes de cette caste fortement discriminée en Inde. Inspiré du Mois de l’histoire des Noirs, le mois d’avril est maintenant utilisé à cet effet dans des dizaines d’endroits dans le monde.

Qui sont les dalits ?

Le terme officiel du gouvernement indien pour les représenter est « castes répertoriées » (scheduled castes) et ils représentent 16,6 % de la population indienne (environ 200 millions de personnes). La diaspora dalit est présente un peu partout dans le monde, mais surtout en Asie du Sud.

Le système de castes en Inde, comme système d’ingénierie sociale basé sur les divisions, comporte quatre catégories principales : les brahmanes (universitaires et prêtres), les kshatriyas (guerriers et personnes dirigeantes), les vaishyas (caste marchande) et, au bas de l’échelle, les shudras (la paysannerie). Hors de cette catégorisation, loin derrière cette échelle, se trouvent les dalits.

Le terme péjoratif « intouchables » était utilisé auparavant, afin de déshumaniser ces personnes à qui on attribue les tâches les plus ingrates. Traditionnellement, ce sont ceux et celles qui nettoient pour les autres castes, qui s’occupent des déchets et qui sont, au sens figuré et littéral, « sales ». Ils travaillent notamment dans les centres de crémation, ce qui a augmenté leur insécurité durant la pandémie de la COVID-19.

Ce système hiérarchisé organise encore de grands pans de la vie sociale en Inde, empêchant les dalits de se mélanger aux autres castes par le mariage, ou de partager les temples hindous, les écoles ou même des quartiers. Il leur est parfois interdit de boire dans les mêmes fontaines d’eau. Au sens de Gayatri Chakravorty Spivak, les dalits sont les subalternes des subalternes.

Le principe « d’intouchables » a été aboli constitutionnellement en 1950. Inspiré par un poète gujarati, le mahatma Gandhi a ensuite commencé à les nommer Harijan ou « peuple de dieu », mais ce terme n’a jamais été très utilisé par les dalits, qui le considèrent comme condescendant et paternaliste. La Cour suprême de l’Inde a également souligné en 2017 que le terme Harijan était offensant.

Le terme dalit signifie celui ou celle qui a été « écrasé » ou « brisé ». Il a été utilisé pour la première fois par le militant indien Mahatma Jyotiba Phule dans les années 1880, puis ravivé par le leader dalit B. R. Ambedkar, au début des années 1900. Le groupe des Dalits Panthers, formé en 1972 par Namdeo Dhasal et J. V. Pawar, a contribué à populariser le terme. Constitué six ans après le Black Panther Party aux États-Unis, ce dernier les a reconnus et soutenus comme luttant à leurs côtés contre l’oppression et la discrimination.

Une histoire dalit à raconter

Après l’obtention de quotas pour des postes dans l’administration gouvernementale et dans les établissements d’enseignement en 1950, une loi « contre les atrocités envers les castes répertoriées » a été adoptée en 1989 afin de légiférer contre les violences de castes contre les dalits. En 1997, Kocheril Raman Narayanan est devenu le premier président dalit de l’Inde.

Le combat de B. R. Ambedkar dans les années 1930 et 1940 pour éliminer « l’intouchabilité » est fondamental pour les dalits. Ce juriste, un des premiers Indiens à avoir pu étudier au Royaume-Uni, s’attaquait à l’hindouisme en l’accusant d’encourager les divisions de castes. Contrairement à Gandhi, qui luttait contre la marginalisation des dalits mais sans nécessairement s’attaquer à l’hindouisme, Ambedkar proposait aux dalits de se convertir au bouddhisme. Il a même organisé une séance de conversion collective quelques mois avant sa mort. Le mouvement de conversion des dalits est encore présent aujourd’hui en Inde, soit vers le bouddhisme afin de suivre la philosophie d’Ambedkar, ou encore vers l’islam, religion considérée comme plus égalitaire.

La mobilisation des travailleuses du textile dans le Tamil Nadu dans les années 2000 est aussi un mouvement syndical remarquable. Les propriétaires d’usines de textiles utilisaient alors des techniques d’embauche basées sur le sumangali, une vision de la féminité hindoue qui restreint la femme à son rôle d’épouse et de mère, et ce, au sein du système de castes. Afin d’obtenir de la main-d’œuvre bon marché, ceux-ci promettaient aux jeunes filles dalits pauvres de leur donner l’équivalent de 500 $CA (30 000 roupies) pour leur dot si elles travaillaient durant trois ans à un salaire de 0,75 ¢ par jour (45 roupies).

Ce salaire bas était permis, car ces femmes étaient définies comme des « apprenties » plutôt que des travailleuses à part entière, et leurs conditions de travail se rapprochaient de l’esclavage moderne. En se mobilisant, elles ont réussi à négocier collectivement et améliorer leurs conditions de travail et leur salaire.

Le Tournée d’estime de soi des femmes dalits a quant à elle été organisée en 2015 autour du monde, par des militantes telles que Manisha Devi, Sanghapali Aruna et Asha Kowta. Il s’agissait d’un événement de solidarité afin de sensibiliser à la violence de castes. Au-delà de leur appartenance à la caste la plus discriminée, ces femmes militent contre leur marginalisation des cercles féministes (en Inde et en Amérique du Nord). La marginalisation de castes est d’ailleurs un aspect de l’intersectionnalité des oppressions qui n’est pas toujours pris en compte dans les mouvements (et théories) féministes occidentaux, bien qu’elle affecte près d’un milliard et demi de personnes dans le monde.

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