Réécrire l’Histoire une oeuvre à la fois

«Danseuses ukrainiennes» d’Edgar Degas
Photo: The National Gallery «Danseuses ukrainiennes» d’Edgar Degas

L’auteur est professeur de littérature à Montréal, rédacteur en chef de la revue Argument et essayiste. Il a notamment publié Ces mots qui pensent à notre place (Liber, 2017) et contribué à l’ouvrage collectif dirigé par R. Antonius et N. Baillargeon Identité, « race », liberté d’expression, qui vient de paraître aux P.U.L.

On apprenait récemment que la National Gallery de Londres venait de rebaptiser Danseuses ukrainiennes un pastel d’Edgar Degas jusqu’alors intitulé Danseuses russes. Ce changement de nom a été réalisé à la demande d’une Ukrainienne installée à Londres qui avait interpellé le célèbre musée à ce sujet, affirmant notamment sur Instagram que les danseuses dessinées par le peintre impressionniste n’étaient « pas russes et ne l’[avaient] jamais été », tout en précisant peu après que les Russes « se sont approprié et s’approprient encore de nombreux éléments de la culture ukrainienne ».

Après que le titre du dessin eut été modifié, elle précisa ainsi sa pensée : « C’est important de retrouver notre patrimoine culturel et de le nommer correctement. »

Après bien d’autres, cette affaire de pastel rebaptisé est symptomatique de la confusion qui règne actuellement dans le domaine des arts et de la culture.

Tout d’abord, laisser entendre que cette œuvre est partie intégrante du « patrimoine » de l’Ukraine et qu’elle aurait fait l’objet d’une « appropriation culturelle » de la part de la Russie est une affirmation pour le moins étonnante. Cette esquisse de Degas n’appartient en effet ni à la culture ukrainienne ni à la culture russe. Car ce n’est évidemment pas le sujet d’une œuvre picturale qui définit celle-ci, encore moins qui signe son appartenance à une culture nationale.

Si Danseuses russes ou Danseuses ukrainiennes d’Edgar Degas appartient à un patrimoine et relève d’une culture nationale, c’est bien sûr à ceux de la France de la fin du XIXe siècle, au sein de laquelle cette œuvre s’inscrit dans le courant de l’impressionnisme.

On peut bien entendu comprendre qu’une Ukrainienne visitant ce musée soit choquée de voir ces danseuses qu’elle suppose ses compatriotes qualifiées de « russes » dans le titre d’un tableau.

Devant le spectacle de son pays ravagé par les bombes, il est assez normal que les passions nationales soient chez elle à fleur de peau. Il est moins compréhensible en revanche que les conservateurs d’un des plus grands musées de peinture du monde nagent dans la même confusion en acceptant d’obtempérer à cette demande de changement de titre. Comme le déclarait au Devoir la professeure au Département d’histoire de l’art de l’UQAM Marie Fraser, c’est « une façon » pour eux « de se positionner politiquement par rapport à la guerre ».

Mais est-il justifié qu’ils abdiquent ainsi leur fonction de spécialistes de l’art au profit d’un nouveau rôle de commissaires politiques ou de préposés à la célébration des causes du moment ?

Ce pastel appartient en effet à une série d’esquisses réalisées sur ce même thème par le célèbre peintre. Et si l’on décide d’en débaptiser une, au prétexte qu’il est « quasiment certain que ces danseuses sont ukrainiennes plutôt que russes », comme le dira la National Gallery pour se justifier (entre autres parce que lesdites danseuses portent dans leurs cheveux des rubans aux couleurs du drapeau ukrainien), on rompt de ce fait une série certainement voulue par le plasticien en y introduisant une distinction à laquelle il n’avait vraisemblablement pas songé, et qui ne lui aurait peut-être pas paru pertinente. On insère ainsi dans l’histoire de la peinture, dont un musée est avant tout censé donner une idée, des considérations politiques contemporaines qui ne devraient pas vraiment y avoir leur place.

Anachronismes

 

Au-delà de cette politisation de l’art qui peut paraître néfaste en elle-même, ce changement de titre est également symbolique du rapport pour le moins problématique que nos institutions entretiennent désormais avec le passé.

Car, pensons-y un instant : ce pastel de Degas a vraisemblablement été réalisé en 1899, soit à une époque où l’Ukraine n’existait pas en tant qu’État indépendant, mais constituait une partie intégrante de l’Empire russe.

Techniquement, comme probablement aux yeux du peintre, ces danseuses qui lui ont servi de modèle étaient donc aussi russes que, par exemple, Jonathan Swift était anglais, même s’il est né et a vécu dans une Irlande qui est aujourd’hui indépendante.

Tenir ces danseuses de Degas pour ukrainiennes revient donc à commettre un anachronisme. Fera-t-on de la même manière de Nicolas Gogol (né dans ce qui s’appelait alors la Petite Russie) ou d’Isaac Babel (juif d’Odessa) des Ukrainiens de façon posthume — et reprochera-t-on conséquemment à la Russie de s’être « approprié » ces deux écrivains ? —, alors que tous deux choisirent d’écrire en russe, sinon la totalité, du moins la majeure partie de leur œuvre et vécurent en Russie l’essentiel de leur existence ?

Ce que sous-entendent ces derniers exemples, c’est que ces anachronismes qui se multiplient aujourd’hui dans les musées, où l’on veut à toute force épurer les titres des œuvres en fonction des normes langagières actuelles, ne constituent pas quelque chose d’anodin.

En assujettissant le passé et ses œuvres à la réalité présente, ils contribuent à réécrire l’Histoire de manière à faire croire que le passé a toujours été à l’image de notre présent.

On refuse dès lors au passé son existence propre et la réalité qui fut la sienne. Un tel refus a aussi pour conséquence de nier notre présent comme présent, c’est-à-dire de désavouer son caractère fatalement transitoire pour le placer sous les auspices de l’éternité. C’est une illusion qu’ont partagée les gens de toutes les époques. Et dans tous les cas, le futur s’est chargé rapidement de les détromper.

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