De l’utilité (et des limites) des parallèles historiques

Des soldats britanniques de la 8e armée, sous le commandement du général Montgomery, avancent lors de combats en Sicile, en 1943, durant la Seconde  Guerre mondiale.
Archives Agence France-Presse Des soldats britanniques de la 8e armée, sous le commandement du général Montgomery, avancent lors de combats en Sicile, en 1943, durant la Seconde Guerre mondiale.

L’histoire est une chambre d’écho. Mais elle peut résonner faux si on pousse trop loin l’analogie dans l’actualité. Connaître les causes et l’évolution des conflits peut être bénéfique pour autant que l’analyse soit bien contextualisée. Il n’est pas toujours permis de s’avancer dans des prédictions, car les circonstances changent, et les opinions publiques évoluent.

Qui aurait pensé que l’OTAN serait aussi unie qu’elle l’est après l’invasion russe de l’Ukraine ? Faut-il voir dans l’invasion de l’Ukraine le scénario prochain de l’invasion de Taiwan par la Chine ?

L’analogie, jusqu’où ?

La guerre civile en Espagne opposa franquistes et républicains démocrates de 1936 à 1939. Les franquistes eurent l’appui de l’Allemagne et de l’Italie fascistes. La cause des républicains reçut l’appui des brigades internationales constituées de volontaires venus de nombreux pays. Le 26 avril 1936, l’aviation allemande bombarda la ville basque de Guernica trois heures durant, inaugurant une doctrine de terreur par bombardements de cibles civiles. Par la suite, fascistes, communistes et démocrates s’adonnèrent à cette pratique durant la Seconde Guerre mondiale.

Or, la technique du tapis de bombes fut appliquée par la Russie à Grozny, en Tchétchénie, en 1994 et en 2006, puis dans les villes du nord de la Syrie. La tentation de faire un parallèle entre les bombardements prémonitoires de Guernica et ceux de Grozny vient à l’esprit. Ont-ils donné le ton aux méthodes de guerre entre les blocs émergents des pays démocratiques d’un côté et totalitaires de l’autre ?

Munich 1936, Géorgie et Crimée 2014

 

La réprobation timide des pays démocratiques à la suite de l’appropriation de territoires russophones de Géorgie et d’Ukraine par la Russie serait-elle le nouveau Munich, apaisement qui permit à Hitler de s’approprier des territoires germanophones de Tchécoslovaquie avant d’en faire une première conquête suivie de plusieurs autres ?

De la force de dissuasion

 

Le coup de semonce à la force de dissuasion américaine fut envoyé par le président Obama, qui renia sa promesse d’intervenir dans le cas d’utilisation d’armes chimiques par le gouvernement syrien.

La nature a horreur du vide, et la perception de faiblesse de l’adversaire invite à l’agression. Mais il demeure qu’une fois la guerre déclarée, la force de dissuasion risque de fondre si des résultats efficaces ne sont pas atteints. Ainsi, les carences de l’Armée rouge en Ukraine ont grandement terni son prestige.

Du renseignement

 

Les services de renseignement doivent être en mesure de prendre le pouls de la situation militaire, sociale et politique de l’adversaire. Pour cela, il faut collecter des informations, les évaluer soigneusement et éviter de retomber systématiquement dans les hypothèses du passé.

Malgré tous les avertissements, Staline n’a pas cru que l’Allemagne attaquerait la Russie en 1941 alors que la bataille d’Angleterre faisait rage. Hitler a ordonné le maintien de ses divisions au Pas-de-Calais, car il considérait que le débarquement allié en Normandie en 1944 était un leurre.

Dans le conflit Ukraine-Russie, la résistance ukrainienne — qui a joui de l’appui des renseignements américains — a été sûrement sous-estimée, ce qui fait preuve d’un service de renseignement russe défectueux, ou peut-être d’une décision prise par l’autorité politique qui n’a pas tenu compte des analyses qui lui ont été présentées.

De l’usage de la force

L’usage de la force est une ultime mesure qui doit viser des objectifs bien définis et nécessite une planification stratégique soignée. Par contre, le développement sur le terrain de bataille peut comporter de nombreux aléas. La prise de décision en temps de guerre doit pouvoir se faire en ayant accès aux informations importantes tout en tenant compte d’imprévus. Il faut être en mesure de réévaluer la situation rapidement et de réajuster la tactique et la stratégie.

Le général américain Omar Bradley disait : « Les amateurs parlent de stratégie, les professionnels parlent de logistique. » L’invasion de l’Ukraine a montré des défaillances graves sur le plan logistique et sur le plan tactique. En effet, les convois militaires russes étaient mal ravitaillés, et l’armée russe a dispersé ses efforts plutôt que de les concentrer sur des cibles essentielles.

Il semblerait que le président Poutine, qui est féru d’histoire, n’ait pas retenu la leçon des invasions française et allemande qui ont été enrayées par l’hiver russe. L’attaque déclenchée contre l’Ukraine au moment du dégel a forcé les convois de véhicules russes à rester sur les grandes routes, en en faisant des cibles idéales pour les tireurs d’élite ukrainiens.

La menace nucléaire

 

Si la menace nucléaire proférée par le président Poutine se concrétise, allons-nous nous diriger vers un cauchemar nucléaire généralisé ? Hitler maintint la guerre jusqu’à l’autodestruction. Poutine est loin d’être vaincu. Les sanctions économiques décrétées contre son pays le forcent à garder la tête froide et à réajuster les pièces de son échiquier.

L’issue d’un conflit

Pour le théoricien militaire Clausewitz, « la guerre n’est rien d’autre que la continuation de la politique par d’autres moyens ». Néanmoins, il faut pouvoir laisser une porte ouverte à la réciproque de cet adage et entamer des négociations en temps opportun. Il est encore trop tôt pour savoir si Poutine en est rendu là.

La fin d’un conflit doit faire en sorte qu’elle ne porte pas en elle les germes du suivant.

Le traité de Versailles, qui se conclut par des conditions de capitulation humiliantes pour l’Allemagne, aura peut-être été la cause du revanchisme allemand et, par extrapolation, de la Seconde Guerre mondiale.

L’Occident a vu dans le démantèlement de l’Union soviétique en 1991 une page qui avait été définitivement tournée. Mais cela a déséquilibré toute une génération russe formée dans le culte de la suprématie soviétique.

Le maintien de la paix

 

À supposer qu’un accord de trêve ou de paix soit signé, la question de savoir qui va superviser le respect de l’accord se pose.

Penser à des forces de médiation onusiennes ? Rappelons que lorsque le président égyptien Nasser demanda le départ des Casques bleus de la frontière égypto-israélienne le 18 mai 1967, le président de l’ONU U Thant s’exécuta dans les 24 heures, accélérant ainsi le déclenchement des hostilités, soit près de trois semaines plus tard.

L’histoire ne se répète pas, mais il faut avoir à l’esprit les expériences passées.

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