À quoi servent les «think tanks» quand l’émotion fait la loi?

«Plus que jamais, nos organismes de recherche doivent servir de rempart contre le torrent de pseudoscience, de désinformation et d’opinions improbables qui se font passer pour de l’analyse politique», écrit l'autrice.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Plus que jamais, nos organismes de recherche doivent servir de rempart contre le torrent de pseudoscience, de désinformation et d’opinions improbables qui se font passer pour de l’analyse politique», écrit l'autrice.

« Entendais-tu le vacarme de chez toi ? » m’ont souvent demandé mes amis de l’extérieur d’Ottawa pendant les manifestations du Convoi de la liberté. En un mot, non. Mais il faudrait une réponse plus complexe. Car un certain « vacarme », ou plutôt une tempête émotionnelle, a bel et bien troublé mon sommeil. Je ressassais les propos de ceux qui rejettent les preuves de l’efficacité des vaccins ou qui propagent d’aberrantes théories du complot. Mais je craignais aussi que nos décideurs se désintéressent des causes profondes d’un tel déferlement.

Ces manifestations ont parfaitement illustré à quel point l’émotion règne aujourd’hui dans le débat public. Trop souvent, les politiciens font passer les sentiments avant les faits. Devant l’omniprésence d’une désinformation relayée instantanément sur les réseaux sociaux, la recherche fondée sur les données paraît quasiment démodée.

Alors que les esprits s’échauffent rapidement et que les citoyens et les responsables politiques semblent peu soucieux des faits tangibles, les think tanks et instituts de recherche ont-ils encore un rôle à jouer ? Absolument ! À plusieurs égards, leur importance est même plus cruciale que jamais… s’ils peuvent évoluer pour rendre compte d’un pays qui a beaucoup changé.

Des radars

 

Le réseau des think tanks canadiens est restreint, mais très influent. Certains n’ont fait qu’un tour de piste, d’autres ont marqué les esprits. C’est le cas de la FOCAL (Canadian Foundation for the Americas), qui a mené de précieuses recherches sur les relations hémisphériques. Ou du Mowat Centre, qui a étudié les politiques publiques du point de vue ontarien. Heureusement, d’autres leur ont succédé, notamment le Yellowhead Institute, dirigé par des chercheurs autochtones. Celui que je dirige, l’Institut de recherche en politiques publiques (IRPP), seul grand think tank avec une perspective pancanadienne basé à Montréal, a la chance de franchir cette année le cap de son demi-siècle d’existence et d’avoir un bel avenir devant lui.

La pertinence de ces groupes d’experts repose sur leur distance vis-à-vis des gouvernements et du cycle de l’actualité. Travaillant à leur propre rythme, entre analyse rétrospective et prospective, ils agissent comme un radar qui détecte les nouveaux défis, s’entêtent à rappeler aux décideurs les leçons du passé et mettent en lumière l’interdépendance des enjeux de plusieurs domaines.

En marge du monde universitaire, ils peuvent scruter en profondeur des questions de politiques publiques et proposer des pistes de solutions concrètes. Mais ils jouent aussi un rôle essentiel de collaboration auprès des chercheurs et des universitaires en diffusant leurs travaux et en les acheminant aux décideurs.

 

Plus que jamais, nos organismes de recherche doivent servir de rempart contre le torrent de pseudoscience, de désinformation et d’opinions improbables qui se font passer pour de l’analyse politique.

Des faits et des données

 

Pour remplir pleinement ce rôle, toutefois, ils doivent évoluer, en privilégiant notamment l’inclusivité. Le milieu des politiques publiques a toujours été très homogène. Or nos institutions ne pourront produire une recherche crédible sans témoigner de l’éventail des réalités qui font la diversité canadienne. Il faut être conscient des biais qui peuvent facilement affecter nos travaux de recherche : approche coloniale, perspective exclusivement urbaine, point de vue centré sur le sud du pays et un « daltonisme racial » qui néglige l’incidence des décisions politiques sur les groupes racisés.

Nous devons aussi rejoindre plus efficacement nos auditoires cibles, où qu’ils soient, pour qu’ils puissent trouver aisément nos contenus. Car les modes de communication traditionnels n’y suffisent plus. Comme tous les médias, les think tanks misent désormais sur les événements en direct et virtuels, les infolettres, l’optimisation pour les moteurs de recherche, les plateformes de média social et leurs propres publications (l’IRPP est d’ailleurs pionnière à cet égard, ayant lancé dès 1980 son magazine Options politiques).

Les groupes d’experts ne font pas de miracles, soulignait Ronald Ritchie, l’économiste qui avait préconisé la création de l’IRPP, mais ils tentent d’éviter aux décideurs de fonder leur action sur les crises et l’émotion. « Plus souvent qu’autrement, observe-t-il dans le rapport qu’il a présenté au gouvernement en 1971, nous semblons dériver vers des solutions et des expédients ; les circonstances nous poussent à agir avant même qu’on ait pu se faire une juste idée du problème. »

Les 50 ans de l’IRPP sont pour moi l’occasion de souligner la passion de nos chercheurs pour les faits et les données. Mais aussi l’approche calme et méthodique qui nous assure de conduire nos travaux loin de tout vacarme.

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