Lorsque le Sud dit non au Nord

«Signe que l’Occident peine à rallier la
Photo: Twitter via Associated Press «Signe que l’Occident peine à rallier la "communauté internationale", le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a été reçu en Inde la semaine dernière avec tous les honneurs», écrit l'auteur.

La guerre entre l’Ukraine et la Russie jette une lumière crue sur le fossé grandissant entre le Nord et le Sud. Les pays occidentaux célèbrent leur unité autour de la défense de l’Ukraine et de l’isolement de la Russie. Du même coup, ils tentent d’entraîner le reste du monde dans leur sillage. Et c’est un échec.

Signe que l’Occident peine à rallier la « communauté internationale », le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a été reçu en Inde la semaine dernière avec tous les honneurs. Il a même eu droit à une audience avec le premier ministre Modi, ce que celui-ci avait refusé à la ministre britannique au Foreign Office, Liz Truss. L’Inde et la Russie poursuivent des négociations commerciales concernant l’achat de pétrole et d’armes russes.

En quelque sorte, et malgré son rapprochement stratégique avec les États-Unis, le Japon et l’Australie dans le cadre de l’alliance Quad, qui consiste à faire front contre la Chine, l’Inde est devenue le leader de la fronde anti-occidentale. Ce paradoxe n’est qu’apparent. En effet, l’Inde reste profondément attachée à sa politique étrangère qui, depuis l’indépendance du pays, est basée sur le non-alignement. L’« autonomie stratégique » face aux autres grandes puissances, un objectif que l’Europe est incapable d’atteindre, n’est pas un vain terme pour les Indiens. Ils l’ont construite en parallèle avec leur émergence comme puissance économique.

Quelques jours avant le déclenchement de la guerre, le 24 février, le ministre indien des Affaires étrangères a accordé une entrevue fort révélatrice au quotidien Le Figaro. Alors que le journaliste lui demandait si le refus de l’Inde de condamner la concentration de troupes russes aux frontières ukrainiennes était lié au fait que la Russie est l’un de ses fournisseurs d’armes, Subrahmanyam Jaishankar s’est montré cinglant. Après avoir rappelé que la situation en Ukraine était le fruit « d’un enchaînement complexe de circonstances sur les trente dernières années », il a apostrophé les Occidentaux avec cette question : « Êtes-vous mobilisés pour trouver une bonne solution ou vous contentez-vous de postures ? »

Au lendemain de l’invasion, l’Inde a rejoint la cinquantaine de pays sur les 193 membres des Nations unies qui refusent de condamner la Russie et de s’associer aux sanctions. L’Inde s’est retrouvée sur la même longueur d’onde que la Chine, son ennemi historique, l’Afrique du Sud, le Pakistan, le Sénégal. Même des pays qui ont formellement voté contre la Russie, comme le Nigeria, l’Égypte, la Turquie, Israël, l’Argentine, le Mexique et le Brésil, ont refusé d’adopter des sanctions et persistent à maintenir leurs relations diplomatiques et économiques avec Moscou.

Les Occidentaux sont mal à l’aise par rapport à ce comportement et ont beaucoup de difficulté à intégrer l’opinion du « reste du monde » dans leurs calculs géopolitiques ou dans leurs analyses. On n’a qu’à écouter les panels d’experts au Canada, en France ou aux États-Unis pour constater la déconnexion complète entre le Nord et le Sud sur cette guerre et sur bien d’autres sujets de politique internationale. Toutes les conversations sont centrées sur le traumatisme vécu par les Ukrainiens et les Occidentaux et sur les scénarios visant à détruire l’économie russe et à abattre Poutine. Jamais la perspective des « autres » n’est abordée.

Ce « deux poids, deux mesures » pratiqué par l’Occident est une des raisons qui sépare le Nord et le Sud sur l’Ukraine, entre autres sujets de discorde. Mais il y a plus. La crise actuelle révèle le degré d’indépendance acquise par les pays du Sud depuis une vingtaine d’années sur la scène internationale. Avec l’émergence de nouvelles puissances, dont les BRICS — Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud — constituent le symbole le plus éclatant, les pays du Sud ont de plus en plus d’options sur les plans militaire et économique.

En clair, le temps où l’Occident recevait le soutien de ses anciennes colonies ne peut plus être tenu pour acquis. Comment expliquer autrement l’attitude du Mali, qui se permet d’expulser les militaires français pour les remplacer par des Russes ; ou celle de l’Arabie saoudite, en conflit avec les États-Unis sur la production de pétrole et la sécurité au Proche-Orient, et dont le prince héritier envoie promener le président Biden ; ou celle du président sud-africain, qui accuse l’OTAN d’être responsable de la guerre en Ukraine ; ou encore la forte opposition rencontrée à l’idée américaine, appuyée par le Canada, d’expulser la Russie du G20 ?

L’agression russe contre l’Ukraine va à l’encontre de tous les principes adoptés depuis 1945 par les signataires de la Charte de l’ONU. Tous les membres des Nations unies le savent et s’en désolent. Mais, à tort ou à raison, la réplique occidentale effraie de nombreux pays du Sud et ne peut que les convaincre de la nécessité de diversifier leurs relations afin de limiter leur dépendance envers les Occidentaux et de faire face à une scène internationale aussi dangereuse qu’imprévisible.

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