Violences sexuelles, faire corps contre le pouvoir

«Des milliers de cas et des décennies de luttes montrent de manière révoltante ce qu’il faut de souffrance, de persévérance et de courage pour libérer cette parole et tenter de la faire entendre», écrit l'autrice.
Photomontage: «Relations», printemps 2022, no 816 «Des milliers de cas et des décennies de luttes montrent de manière révoltante ce qu’il faut de souffrance, de persévérance et de courage pour libérer cette parole et tenter de la faire entendre», écrit l'autrice.

Le cri s’est amplifié. Depuis [quelques années, la] vague de dénonciations d’agressions sexuelles déferle avec le mouvement #MoiAussi et ses multiples déclinaisons, comme Ni Una Menos (« Pas une de moins »), sans oublier l’hymne féministe du collectif chilien Las Tesis, qui s’est propagé à travers toute la planète en tonnant : « Le violeur, c’est toi ! » ; l’homme, mais aussi toutes les institutions (police, justice, État) qui lui assurent encore trop souvent l’impunité plus qu’elles ne protègent les victimes. L’ONU n’hésite plus à qualifier de fléau les violences faites aux femmes, qui vont du harcèlement « ordinaire » au féminicide en passant par le viol. Ces violences ne peuvent toucher tant de personnes sans qu’il existe à divers degrés ce que la féministe Andrea Dworkin a nommé une « haine des femmes », et sans que s’entrecroisent différents systèmes d’oppression — patriarcat, capitalisme, racisme, colonialisme — qui contribuent à les perpétuer.

Faisant écho à ce ras-le-bol immense des femmes, un autre cri n’a lui aussi cessé de déchirer le silence : celui des garçons et des adolescents d’hier devenus des hommes mais restant pour toujours les victimes des abus sexuels commis sur eux par des prêtres et des religieux, ce que l’Église catholique a cherché à nier et à cacher par tous les moyens pendant des décennies, comme on le sait. Dans ce cas aussi on peut parler d’un fléau — d’autant que s’ajoute également la réalité des religieuses abusées — qui engage la responsabilité même de l’institution et pas seulement des seuls abuseurs. L’Église se trouve donc plongée dans une grave crise, qui la montre en contradiction avec le message même de l’Évangile et la disqualifie dans ses prétentions à vouloir régenter la morale sexuelle. Si nous avons déjà abordé ce sujet difficile […], nous choisissons [cette fois] de l’intégrer au continuum de nos réflexions sur des violences sexuelles systémiques ayant des causes certes différenciées, mais aussi communes.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons des extraits d’un texte paru dans la revue Relations, printemps 2022, no 816.

L’une de ces causes se trouve dans la domination masculine, dans le patriarcat qui continue de structurer à plusieurs égards les rapports de pouvoir, les institutions et les représentations symboliques entre les êtres humains. Cette domination se ramifie dans le cléricalisme, assise du « pouvoir mâle » dans l’Église, considéré à raison par le pape François comme une cause centrale du problème des agressions sexuelles en son sein ; des abus qui sont toujours aussi « abus de pouvoir et de conscience », comme il le dit bien dans sa Lettre au peuple de Dieu. […]

Dans son livre au titre inoubliable, Prière de ne pas abuser (Seuil, 2021), le jésuite Patrick C. Goujon rappelle non sans en frémir ce que signifie abuser d’une personne : « la posséder quand elle n’est pas en situation de refuser. […] User jusqu’à la disparition de l’objet ». Abusé à répétition par un prêtre alors qu’il était enfant, il replace dans son récit la notion de trauma dans l’équation […]. Patrick C. Goujon, après un long cheminement, a enfin pu porter plainte, — sans succès, mais ce geste a libéré sa mémoire comme sa parole, lui faisant hurler « […] ce qui avait été pétrifié. J’ai entendu enfin ce cri si longtemps ossifié ! Le vociférer me renvoyait d’un coup à la vie », écrit-il.

Nous revoilà à notre point de départ, au cri. À l’importance de la parole libérée, salvatrice, chemin de guérison et de solidarité avec d’autres victimes d’abus et d’agressions avec qui réclamer justice et réparation. Des milliers de cas et des décennies de luttes montrent de manière révoltante ce qu’il faut de souffrance, de persévérance et de courage pour libérer cette parole et tenter de la faire entendre. […]

Mais lorsque l’omerta est enfin brisée, et bien que l’impunité protégeant les agresseurs reste répandue et intolérable, des avancées sont possibles. Des condamnations ont cours dans plusieurs secteurs de la société, des commissions et réformes sont enfin lancées, des délais de prescription sont abolis, de nouvelles lois voient le jour, comme celle visant à créer un tribunal spécialisé en matière de violence sexuelle et de violence conjugale au Québec, etc. Cela est signe que l’on cesse enfin de considérer les violences sexistes et sexuelles comme des affaires privées, des faits divers répugnants, afin de les affronter pour ce qu’elles sont : un enjeu collectif, politique, culturel — et ecclésial — urgent. C’est un pas important, qui nous permettra de mieux faire corps contre ces violences que seules des transformations culturelles, institutionnelles et structurelles profondes permettront d’éradiquer.

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