Le placotage des femmes à travers l’Histoire

«Après avoir cru qu’il fallait devenir comme des hommes pour entrer dans l’Histoire, elles ont compris que c’est en tant que femmes, en placotant, qu’il leur faudrait découvrir et écrire leur Histoire», écrit l'autrice.
Photo: iStock «Après avoir cru qu’il fallait devenir comme des hommes pour entrer dans l’Histoire, elles ont compris que c’est en tant que femmes, en placotant, qu’il leur faudrait découvrir et écrire leur Histoire», écrit l'autrice.

En lisant dans Le Devoir du 26 mars notre dossier sur la sous-représentation de la parole des expertes dans l’espace médiatique, Michèle Stanton-Jean s’est souvenue d’un papier qu’elle avait écrit en 1978 pour la revue française Sorcières. Ayant pour thème « La jasette », ce numéro portait justement sur l’invisibilité de la parole des femmes. L’historienne, qui a écrit Histoire des femmes au Québec depuis quatre siècles avec le collectif Clio, nous a permis de le reproduire en témoignage du chemin parcouru, mais aussi de celui qu’il reste à faire pour que la parole des femmes passe du privé au public.

De tous les lieux d’organisation du discours d’où on a exclu les femmes, l’Histoire est peut-être le plus scandaleux. L’Histoire consacre l’annulation de la parole des femmes, sa réduction au placotage, à l’insignifiance puisque l’objet de l’Histoire est de retenir à travers l’événementiel quotidien ce qu’il y a de signifiant et qu’elle n’a rien retenu au sujet des femmes.

Des discours d’hommes, nous en avons tous lus, paroles célèbres, mots d’esprit, citations, etc., mais venant des femmes… rien. Nous n’aurions pas ouvert la bouche que tout, semble-t-il, serait quand même arrivé. L’importance de ce que nous aurons dit a peu de poids puisqu’il ne nous appartient pas de définir ce qui est important ou pas : l’homme décrète ce que retient l’Histoire en sa mémoire sexiste. Réglées par cette machine qui ne nous appartient pas, nous avons toujours raté le bateau de l’Histoire.

Et qu’en d’autres siècles nous ayons dit, nous les femmes, que le monde ne tournait pas rond, que la violence n’était pas acceptable, que l’environnement était important, cela, c’était du placotage de femmes originant d’êtres à cervelles d’oiseau. Mais dès que les préoccupations du discours mâle se sont tournées vers l’un ou l’autre de ces sujets, il est devenu significatif.

Situé dans le spatiotemporel, le discours des femmes apparaît continuellement comme quelque chose de marginalisé dans son contenu et dans sa signification. Relégué au privé, le discours féminin est celui de la cuisine, des enfants, des choses dont les femmes parlent entre elles : elles placotent au téléphone, au bureau, sur les galeries, dans la rue. Il y a dans l’apprentissage du discours ce qu’une petite fille, ce qu’une jeune fille, ce qu’une femme doit dire et ce qu’elle ne doit pas dire, ce dont elle peut parler et ce dont elle ne peut parler. Toutes choses étant tamisées, il leur restait le placotage.

Mais il arrive qu’aujourd’hui de grandes dimensions du placotage ont été récupérées par l’introduction, dans la culture du travail, des relations interpersonnelles. À la longue, on s’est rendu compte que les normes de rendement purement économiques ne suffisaient plus à maintenir un climat motivant dans les entreprises. La psychologie et l’animation s’engraissent maintenant en apprenant aux hommes à dialoguer, à pleurer, à crier, à s’exprimer.

Toutes ces « niaiseries » sont devenues choses sérieuses car les mâles les ont récupérées. Ils apprennent à coups de séances de relations humaines, à coups de gros sous, à pleurer, à crier, à dire aux autres comment ils se sentent. Ce qu’en vain nous avons tenté de leur enseigner au cours des siècles, ils payent maintenant pour l’apprendre, car cela peut les aider à devenir de meilleurs patrons ou employés et à avoir des augmentations de salaire. Eux, ils ont les moyens de payer pour apprendre ce qu’ils ne savent pas, alors que nous, au travail, si on ne sait pas faire quelque chose, il faut trouver nous-mêmes.

Au fond, à analyser la question, on découvre que le placotage, c’est un discours non scientifique, un discours individuel, un discours qui se tient dans le privé. Et dès que la femme amène ou tente d’amener ses préoccupations sur la place publique, elle est qualifiée de folle ou d’hystérique. D’autre part, lorsque ces mêmes préoccupations sont récupérées par les hommes, elles ont de bonnes chances d’être bien reçues.

Ce qu’on a voulu éviter, et ce qu’on essaie encore d’éviter, c’est que le placotage devienne politique par la bouche des femmes. Alors il risquerait d’être entendu de toutes les femmes et de créer la base d’une solidarité entre elles. La crainte qu’inspire le féminisme et la peur de le voir se répandre ne seraient-elles pas liées intimement à la crainte de la politisation du placotage ?

Déjà, en 1919, Mgr Paquet écrivait au sujet de l’arrivée des femmes dans les milieux de travail : « Ces milieux sont très mêlés. Des rencontres se font, des conversations se tiennent, des contacts s’établissent d’où naissent dans le cœur féminin des aspirations nouvelles. » Ce digne prélat québécois avait bien saisi le danger qu’il y avait à laisser les femmes « tenir des conversations ».

Petit à petit, elles ont compris qu’il leur fallait s’approprier leurs gestes et leurs mots. Elles ont découvert toute l’importance du placotage. Après avoir cru qu’il fallait devenir comme des hommes pour entrer dans l’Histoire, elles ont compris que c’est en tant que femmes, en placotant, qu’il leur faudrait découvrir et écrire leur Histoire.

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