La réalité du multiculturalisme aux États-Unis - Le nationalisme américain à l'oeuvre

Malgré la très grande diversité des origines ethniques des Américains, les considérations ethniques quelles qu'elles soient sont tout à fait étrangères à la tradition et aux institutions fédéralistes des États-Unis. La nation a été conçue comme une fédération de communautés autonomes d'individus, sans que la composition ethnique de ces communautés ne soit prise en compte, et la structure fédérale est toujours demeurée un mécanisme de protection des droits des individus, non des groupes. [...]

Dans la dernière moitié du XIXe siècle, la signification culturelle de l'ethnicité se transforma, à la fois dans les pays d'origine des immigrants et aux États-Unis. En général, l'ethnicité n'est rien de plus qu'un terme parapluie rassemblant des caractéristiques ascriptives, c'est-à-dire indépendantes de la volonté individuelle et déterminées plutôt par le hasard de la naissance [...].

Notre époque moderne et matérialiste fut la première à traiter l'ethnicité comme une catégorie importante sur le plan culturel, faisant de la diversité ethnique (c'est-à-dire de la diversité des caractéristiques ascriptives) un problème social et une source de conflit politique.

Impact du nationalisme

Comme la modernité en général, ce changement d'attitude envers l'ethnicité est un produit du nationalisme. Le nationalisme est le cadre cognitif, ou la vaste conception du monde, qui émerge dans l'Angleterre du début du XVIe siècle pour devenir le fondement culturel de la société, de l'économie et de la politique modernes.

L'élément central du nationalisme est une représentation de la réalité dont l'élément significatif est la nation, c'est-à-dire un groupe de population (qu'il s'agisse de quelques milliers ou de plusieurs millions de personnes) considéré comme souverain et comme une communauté d'égaux. Le caractère séculier de cette représentation découle du fait qu'elle attribue la souveraineté à une communauté terrestre plutôt qu'à des forces transcendantes et à leurs représentants.

Le concept de la «nation» permet un certain nombre d'interprétations de la souveraineté populaire et de l'égalité, selon que la nation est définie en termes composites (comme une association d'individus) ou en termes unitaires (comme un individu collectif), et selon que l'appartenance est considérée comme étant en principe volontaire ou innée.

Dans cette dernière éventualité, la nationalité elle-même est vue comme une caractéristique ascriptive, déterminée par la naissance, à l'instar des caractères physiques ou du genre, et transmise génétiquement; autrement dit, la nationalité est considérée comme ethnicité et nous avons affaire à un nationalisme ethnique. Cette perception occulte la nature culturelle et historique, et par conséquent construite des nations et de l'appartenance nationale; de plus, elle accroît dramatiquement l'importance culturelle de l'ethnicité et par conséquent, son importance comme force sociale et politique.

C'est comme élément du nationalisme ethnique que l'ethnicité devient une source d'identité et le fondement sur lequel les individus basent leurs attitudes et leurs relations avec autrui. [...] Puisque l'identité ethnique élève les traits purement biologiques, comme le type physique, au rang d'attributs culturels et réduit les attributs culturels, telles la langue et la religion, à des traits purement biologiques, les distinctions entre les groupes culturels identitaires deviennent nécessairement des différences essentielles, semblables aux différences entre individus ayant des groupes sanguins incompatibles ou même entre espèces biologiques différentes. Elles établissent des relations d'altérité insurmontables entre ces groupes. [...]

L'importance politique de l'ethnicité ne dépend pas du degré de diversité ethnique dans une communauté, mais de la signification attribuée par la culture aux différences ethniques. Dans les nationalismes qui voient l'appartenance comme étant volontaire, l'ethnicité joue un rôle négligeable. [...] Le nationalisme anglais, à partir duquel s'est développé le nationalisme américain, définit l'appartenance à la nation en des termes strictement volontaires, c'est-à-dire civiques. [...]

Influence de l'Europe

Après 1848, le nationalisme se répandit à travers l'Europe comme une traînée de poudre, et la plupart des nationalismes d'après 1848 furent des nationalismes ethniques. De ce fait, la grande majorité des individus qui émigrèrent aux États-Unis dans le dernier quart du 19e siècle appartenaient à des nations dont l'identité culturelle était considérée comme innée.

À la même époque, les intellectuels américains, pour la plupart des protestants blancs anglo-saxons, commencèrent à voyager en grand nombre en Allemagne pour leurs études universitaires, faisant du savoir allemand (surtout en histoire, en philosophie et dans ce qui allait bientôt s'appeler les «sciences sociales») le modèle absolu des disciplines américaines correspondantes. Les idées qui prédominaient en Allemagne à cette époque élevaient le nationalisme ethnique au rang de science [...]. Les universitaires américains se représentèrent par conséquent la réalité sociale (c'est-à-dire la politique, les processus économiques et les relations sociales) dans les termes quasi-biologiques du nationalisme ethnique [...].

La coïncidence de ces deux développements (l'immigration massive et le discours de la science sociale américaine) amena la société américaine en général à accepter la loyauté résiduelle, ethnique, des nouveaux citoyens envers leurs origines, loyauté coexistant avec la loyauté nationale envers les États-Unis; ce qui fit de ces Américains ethniques, «à trait d'union», une caractéristique permanente de la scène nationale.

Mais c'est précisément cette tolérance qui, dans le contexte du nationalisme américain individualiste et volontaire, banalisa l'ethnicité au point de la priver de toute influence potentielle sur les relations sociales et politiques. Aux États-Unis, la diversité ethnique est à la fois glorifiée et dépouillée d'importance culturelle.

Le multiculturalisme américain, paradoxalement, est la preuve de la déculturalisation absolue de l'ethnicité aux États-Unis, de sa réduction à des attributs purement biologiques, accidentels et ascriptifs dont l'individu n'est nullement responsable et qui, de ce fait, ne peuvent faire l'objet de jugements. Pour devenir Américain un individu doit «s'engager envers l'idéologie politique, centrée sur les idéaux abstraits de la liberté, de l'égalité et du républicanisme». Ceci suffit à miner le «multiculturalisme». En effet, il n'est pas possible de partager ces idéaux tout en adhérant à des traditions qui en font peu de cas et en donnant priorité à d'autres valeurs. [...]

La coexistence généralement pacifique des groupes ethniques, c'est-à-dire culturels, aux États-Unis n'est pas le résultat d'une gestion adroite des conflits, mais manifestement le reflet du fait que cette société vaste et ouverte, sous la surface de diversité, constitue à un niveau plus fondamental une communauté culturelle qui, malgré la grande hétérogénéité suggérée par les apparences de sa population, est fondée sur un consensus fondamental concernant toutes les questions existentielles importantes. [...]

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