Derrière le romantisme apaisant des oeuvres autochtones de Krieghoff

À gauche, «Trois chefs montagnais et Peter McLeod», par Théophile Hamel, et à droite un chef autochtone peint par Cornelius Krieghoff.
Photomontage Le Devoir À gauche, «Trois chefs montagnais et Peter McLeod», par Théophile Hamel, et à droite un chef autochtone peint par Cornelius Krieghoff.

L’article publié par l’historien d’art Laurier Lacroix dans Le Devoir du 5 et 6 mars intitulé « Les Autochtones tels que dépeints par Krieghoff » n’aide malheureusement pas le lecteur à comprendre l’œuvre de Krieghoff dans le contexte historique plus large de l’époque et des enjeux dans lequel il se situe.

En termes plus simples, il ne fait pas avancer notre compréhension de l’œuvre de Krieghoff dans le cadre de la décolonisation du regard, qui est celui que les musées doivent aujourd’hui appliquer, en particulier à l’égard des tableaux mettant en scène des Autochtones au milieu du XIXe siècle.

L’auteur se limite à constater que Krieghoff « répand des images stéréotypées d’Autochtones » qui « n’impliquent pas de rencontre avec des membres des communautés » et qu’il « contribue à la reconnaissance de l’artisanat des femmes autochtones ».

Ces assertions sont incomplètes, inexactes et faussent la compréhension des œuvres auxquelles l’auteur fait référence en se limitant à une description linéaire de premier niveau.

Un rappel du contexte historique de dépossession dans lequel se débattaient déjà à cette époque les peuples autochtones permettra de le comprendre plus justement. Ce que Krieghoff lui-même ne pouvait ignorer.

Le peintre Krieghoff est à Montréal en 1845, année où le Parlement du Canada-Uni siège dans son nouvel édifice aménagé dans le marché Sainte-Anne (Place D’Youville actuelle) dans la nouvelle capitale du Canada. Cette année-là est présenté au Parlement le rapport de la commission Bagot (1842-1844), qui conclut que la meilleure manière d’assimiler les enfants autochtones à la culture eurocanadienne est de les séparer de leurs parents et de les placer dans des pensionnats comme celui de Brantford dans le Haut-Canada, géré par l’Église anglicane.

L’ouverture récente (1842) du Saguenay et de la Côte-Nord à la colonisation pousse les Innus en dehors de leurs territoires de chasse traditionnels, et leurs chefs rédigent des pétitions et organisent des délégations qui viennent rencontrer, accompagnées du député de la région, de Sales Laterrière, le gouverneur Metcalfe à Montréal pour requérir son intervention afin de pouvoir retrouver leurs droits territoriaux et obtenir compensation. Ils viendront à nouveau à Montréal rencontrer le gouverneur Elgin en 1848.

Le peintre Théophile Hamel, lui aussi établi à Montréal, peindra la scène à la demande du gouverneur Elgin, pour immortaliser la rencontre des « Trois chefs montagnais et Peter McLeod », où l’un d’eux tient la pétition remise à Lord Elgin. Krieghoff connaissait les œuvres de Hamel, qui résidait alors dans la même ville que lui.

Cette visite ne passa pas inaperçue. Au moins trois journaux relatèrent l’événement, L’Avenir, La Minerve et Le Journal de Québec, sous le titre « Les sauvages du Saguenay ». La pétition décrivait l’état de pauvreté et de mendicité auquel étaient réduits les Autochtones à la suite de la spoliation de leurs territoires de chasse ancestraux au Saguenay et à la Côte-Nord.

À l’été 1849, une troisième mission de chefs autochtones arrive à Montréal : cette fois, ce sont trois chefs Chippewa du lac Supérieur qui viennent à Montréal pour se défendre contre le vol de leurs ressources naturelles. Krieghoff fera d’ailleurs le portrait de l’un des trois, le chef Nabunagoging, dit l’Éclipse, et le peintre Martin Somerville, son voisin d’atelier, fera un dessin représentant les trois chefs, qui sera d’ailleurs reproduit dans The Illustrated London News ; les journaux canadiens firent grand état de la visite de ces trois « guerriers » autochtones vêtus de leurs plus beaux atours de chefs.

La pauvreté dans laquelle vivent alors les Autochtones est déjà bien connue de la population montréalaise. Les Iroquoises de Caughnawaga, qui vivent à proximité de Montréal, n’ont d’autres choix que de venir vendre leurs mocassins, leurs paniers et leur artisanat pour assurer la subsistance de leurs familles, repoussées dans la réserve, que les épidémies de choléra ont déjà décimées en 1832, en 1834, et le typhus, en 1847.

Des campements d’Autochtones désœuvrés sont plantés d’ailleurs non loin du canal Lachine, et on peut voir des « sauvages » et des « sauvagesses » traîner dans les rues de la ville, mendier et en état d’ébriété, faits dont se plaignent régulièrement les résidents et qui alertent le clergé.

En 1857, le Parlement adoptera L’Acte pour encourager la civilisation graduelle des tribus sauvages en cette Province pour les amener à abandonner leur identité en choisissant un nom de famille approuvé par le gouvernement, et à renoncer à leur affiliation tribale, en échange d’un lot de terre. Puis, en 1869, L’Acte pour l’émancipation graduelle des sauvages sera adopté à son tour, prélude à la loi qui deviendra la source du « génocide culturel », l’infâme Loi sur les Indiens de 1876.

Laisser sous-entendre, comme l’écrit le professeur Lacroix, que les Autochtones vivent une vie idyllique dans des paysages de rêve, enjolivée d’un artisanat pittoresque, est faire fi de la dépossession et de la pauvreté dans laquelle ils se débattaient déjà, en tentant d’alerter le gouverneur général, les députés et la population montréalaise tout entière.

En fait, ce que Krieghoff dépeint, ce sont des peuples autochtones en processus d’acculturation, de dépossession, en voie d’être décimés et dont le style de vie ancestral, si rêvé soit-il, est condamné à disparaître. Ce qu’il peint n’est déjà plus ce que vivent les Autochtones, et la société dans laquelle vivait Krieghoff ne l’ignorait pas non plus.

On est loin du romantisme apaisant qu’on a toujours voulu voir dans les œuvres « autochtones » de Krieghoff, qui confortaient le regard colonial des autorités politiques, religieuses et militaires de l’époque.

Presque tous les musées d’art canadien présentent sur leur cimaise des tableaux de Krieghoff à thématique autochtone ; aujourd’hui, ils ont une responsabilité particulière pour ouvrir les yeux des visiteurs à une sensibilité accrue à la réalité autochtone et pour s’engager dans un processus espéré de décolonisation.

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