Il ne faut pas céder les clés de Montréal à CDPQ Infra

«Les responsables de CDPQ Infra font preuve depuis le début de la saga d’une arrogance que cautionne le gouvernement Legault», écrit l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Les responsables de CDPQ Infra font preuve depuis le début de la saga d’une arrogance que cautionne le gouvernement Legault», écrit l'auteur.

En 1972, Hydro-Québec projette la construction d’une centrale hydroélectrique à réserve pompée sur la rivière Jacques-Cartier. Les ouvrages auraient créé un réservoir qui aurait submergé une gorge spectaculaire. Alertés, des citoyens et des élus se mobilisent pour contrer le projet. Le gouvernement du Québec finit par accepter de tenir une commission parlementaire dont les travaux permettent d’établir que ce projet est difficilement défendable. Ce qui est connu comme la bataille de la Jacques-Cartier est gagné par les citoyens.

L’année suivante, la destruction de la maison Van Horne, rue Sherbrooke, montre aux Montréalais qu’ils ne peuvent compter sur l’administration Drapeau pour préserver le patrimoine. Quant au gouvernement du Québec, il préfère regarder ailleurs. Pendant ce temps, un promoteur entreprend de raser le quartier Milton Parc, avec la bénédiction de la Ville de Montréal. La réalisation du projet Cité Concordia nécessiterait la destruction de plusieurs centaines de logements. Les citoyens se mobilisent, mais la Ville n’entend pas céder. Aidés par une conjoncture économique qui plombe les finances du promoteur, les citoyens parviennent à soustraire quelque 600 logements des griffes de ce dernier. La plus grande coopérative résidentielle du Canada en prend possession.

En 1976, le Port de Montréal libère les emplacements situés en face du Vieux-Montréal. Le gouvernement canadien compte y mettre en œuvre un projet immobilier qui s’articule à un plan d’affaires. Il faut absolument, soutient-on, rentabiliser ce gisement foncier comme on le fait à Toronto. Les Montréalais souhaitent plutôt l’aménagement d’une fenêtre sur le fleuve et d’une vaste esplanade publique. Le gouvernement fédéral n’entend pas reculer. Des consultations publiques organisées par la société civile favorisent la consolidation des oppositions au projet. Il aura fallu 20 ans pour que se concrétise un projet salué comme une des mises en valeur les plus originales d’un front portuaire.

Une décennie auparavant, le gouvernement canadien avait entrepris la liquidation d’une campagne agricole pour construire un aéroport international au nord de Montréal. Les expropriations avaient été menées tambour battant. Rien ne pouvait entamer l’arrogance avec laquelle le gouvernement Trudeau pilotait le dossier. On connaît la suite.

Retour à Montréal. Au début des années 1980, un projet de construction sur l’avenue McGill College d’une salle de concert combinée à un centre commercial bloquerait la vue sur la montagne. Jean Drapeau reste sourd aux critiques. Héritage Montréal s’allie au milieu des affaires pour convaincre le promoteur de tenir une consultation publique. Le projet est finalement abandonné, au grand déplaisir du maire de Montréal.

Ces dossiers montrent que la société civile doit parfois se battre contre ses institutions. Plusieurs autres exemples auraient pu être évoqués : autoroute Ville-Marie, traversée fluviale à la hauteur de Deschambault de la ligne Radisson-Nicolet-Des Cantons, port méthanier de Lévis, centrale au gaz du Suroît. Le plus récent et le plus désolant est sans aucun doute celui du REM.

Certains, dont je suis, ont dénoncé d’entrée de jeu les pouvoirs exorbitants conférés avec désinvolture à la Caisse de dépôt et placement et à sa filiale CDPQ Infra par le gouvernement Couillard. Les pires appréhensions se sont concrétisées. Les responsables de CDPQ Infra font preuve depuis le début de la saga d’une arrogance que cautionne le gouvernement Legault. Persuadés d’être dans leur bon droit, les responsables du projet, qui n’ont de comptes à rendre à personne, l’imposent sans droit de regard, y compris à ceux qui paieront une bonne partie d’une facture qui s’annonce particulièrement salée.

Après avoir répété que c’était à prendre ou à laisser — ce qui leur a permis de ne pas répondre aux critiques de plus en plus nombreuses et sérieuses —, ils ont maintenant l’insolence et l’outrecuidance inouïes de soutenir que la mairesse de Montréal devra être tenue responsable de l’échec du projet si CDPQ Infra retire ses billes.

Il faut déplorer que la société doive parfois se battre pour contrer des projets mal ficelés ou non fondés menés ou appuyés par ses institutions. Dans le cas du REM, c’est tout simplement du jamais vu. Plusieurs observateurs ont souligné au cours des dernières années qu’il fallait se méfier des partenariats publics-privés. Pouvaient-ils entrevoir que ce serait cette vénérable institution québécoise qu’est la Caisse de dépôt et placement qui jetterait le plus grand discrédit sur la formule des partenariats souhaités par l’État ?

Valérie Plante a raison de refuser de confier les clés de la ville à CDPQ Infra. Jean-Paul L’Allier aimait rappeler qu’on l’avait fait avec les ingénieurs dans les années 1960 et qu’on l’avait regretté.

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