Une empathie occidentale à géométrie variable

«Sans remettre en doute l’urgence et la gravité de la crise, il s’agit d’une occasion pour l’Occident de revoir la façon dont ces discours médiatiques façonnent notre perception des conflits», écrivent les autrices.
Photo: Bernat Armangue Associated Press «Sans remettre en doute l’urgence et la gravité de la crise, il s’agit d’une occasion pour l’Occident de revoir la façon dont ces discours médiatiques façonnent notre perception des conflits», écrivent les autrices.

Au cours des dernières semaines, l’escalade des tensions liée au conflit ukrainien a bouleversé l’Occident à un degré souvent comparé à la Seconde Guerre mondiale. En revanche, cette guerre a aussi mis en évidence l’hypocrisie occidentale par rapport aux conflits armés, dont l’Ukraine est loin d’être la seule instance contemporaine. Pourrait-on parler d’une empathie occidentale à géométrie variable selon l’origine des personnes touchées ?

Personne ne peut nier les horreurs que vivent présentement les Ukrainiens, qu’il s’agisse des citoyens présents sur le territoire envahi par les troupes du président russe, Vladimir Poutine, ou ceux de la diaspora un peu partout à travers le monde.

D’ailleurs, une majorité des pays occidentaux n’a pas tardé à manifester un soutien inébranlable envers la population ukrainienne et son gouvernement au nom de la souveraineté territoriale. Rappelons-le : notre premier ministre Justin Trudeau a mis en place une série de mesures d’aide telles que des sanctions financières à une myriade d’entités russes, la facilitation de l’immigration ukrainienne au pays et l’acheminement d’équipement militaire sur le territoire ukrainien, entre autres.

Un soutien hétérogène

 

Par contre, il est difficile d’ignorer le portrait macabre que dessine ce mouvement unitaire de soutien des chefs d’État, des médias et des populations du monde occidental. Car ces cris de dénonciation ne font que mettre en évidence le silence qui persiste, depuis trop longtemps, quand il est question des crises survenant dans d’autres régions du monde.

Qu’en est-il de la dépossession du peuple palestinien ? Des agressions turques et azerbaïdjanaises contre les Arméniens du Haut-Karabagh ? Des camps de « rééducation » des Ouïgours, groupe ethnique minoritaire en Chine ? Des guerres civiles au Soudan du Sud, en Libye et en Syrie ? Sans oublier la guerre au Yémen, pays ravagé par la pire crise humanitaire qu’ait connue l’humanité depuis un siècle.

Tel que l’a écrit Daniel Hannan dans un article publié dans The Telegraph : c’est que les Ukrainiens nous ressemblent. Après tout, ils sont Européens, et personne n’aurait pu imaginer qu’une telle guerre puisse survenir, en 2022, parmi les pays d’Europe. Ce phénomène d’empathie par proximité géographique est bien illustré par les propos choquants du correspondant de CBS à Kiev, Charlie D’Agata : l’Ukraine n’est pas un endroit conflictuel « comme l’Irak ou l’Afghanistan », c’est une population « civilisée », comme nous. Devrions-nous inférer que l’Irak et l’Afghanistan sont, au contraire, barbares ? Sans mentionner qu’il est très convenable d’omettre la part énorme qu’ont jouée les pays occidentaux dans ces guerres au Moyen-Orient.

La fameuse maxime l’énonce clairement : qui se ressemble s’assemble. Dans une vague d’empathie chancelante, les médias occidentaux ont confirmé à répétition, de façon implicite, que les Ukrainiens méritent notre soutien en raison de leur occidentalité. Philippe Corbé, journaliste de BFMTV, la chaîne d’information la plus écoutée en France, a comparé les Ukrainiens aux réfugiés syriens : « On ne parle pas là de Syriens qui fuient les bombardements du régime syrien soutenu par Vladimir Poutine, on parle d’Européens qui partent dans leurs voitures qui ressemblent à nos voitures, et qui essayent juste de sauver leur vie. »

Les réfugiés idéaux

 

La crise migratoire européenne, à la racine de tensions sociales et politiques importantes sur le continent, prend soudainement des couleurs différentes dans le contexte du conflit ukrainien.

En direct à Europe 1, Jean-Louis Bourlanges a vanté la possibilité de « tirer profit » de cette immigration, qui serait de « grande qualité ». Des pays habituellement récalcitrants aux questions d’immigration acceptent soudainement d’accueillir les réfugiés ukrainiens à bras ouverts. L’exemple de la Pologne est éloquent : le ministre des Affaires étrangères, Mariusz Kamiński, a invité les réfugiés ukrainiens à entrer au pays, alors que le gouvernement dépense simultanément des centaines de millions d’euros pour l’érection d’un mur frontalier visant à bloquer les migrants et les réfugiés provenant du Moyen-Orient.

Même si on peut contester la légitimité morale de cette logique humanitaire, il est difficile d’ignorer les motivations raciales d’une telle empathie conditionnelle. Comme le montre une vidéo ayant fait surface sur les réseaux sociaux, des Africains tentant de fuir l’Ukraine ont été victimes de discrimination raciale de la part de plusieurs policiers, qui tentaient de les empêcher d’atteindre un train leur permettant de quitter le pays. Les Africains ne sont pas assez Ukrainiens.

Sans remettre en doute l’urgence et la gravité de la crise, il s’agit d’une occasion pour l’Occident de revoir la façon dont ces discours médiatiques façonnent notre perception des conflits. La réponse internationale à la guerre en Ukraine a été phénoménale, et elle devrait servir de modèle pour les autres problèmes nécessitant une coopération transnationale importante. Il s’agit d’une occasion de nous recentrer sur notre humanité commune, plutôt que de fonder notre empathie sur des caractéristiques ethniques, linguistiques, religieuses, raciales ou géographiques.

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