L’eau, ressource vitale ou gain de capital?

Une vue aérienne de l'aqueduc de Californie, qui déplace l'eau du nord de la Californie vers le sud.
Photo: Mario Tama Getty Images via Agence France-Presse Une vue aérienne de l'aqueduc de Californie, qui déplace l'eau du nord de la Californie vers le sud.

C’est dans une grande indifférence que l’eau s’est retrouvée à la Bourse. Depuis plus d’un an, l’eau fait partie des produits financiers du Chicago Mercantile Exchange (CME), l’un des principaux marchés à terme aux États-Unis, spécialisé dans les transactions de matières premières. Il s’agit là d’un pas important dans la marchandisation de cette ressource pourtant indispensable, qui se trouve ainsi soumise à la spéculation financière.

L’intérêt des spéculateurs pour l’eau vient surtout du fait qu’elle est de plus en plus rare, ce qui peut paraître surprenant pour une ressource qu’on trouve toujours en même quantité sur notre planète. Mais la pollution à haute échelle, le réchauffement climatique et une demande toujours plus grande la rendent moins disponible. Et ce, plus particulièrement dans une Californie victime de sécheresse, elle qui demeure le premier fournisseur de produits agricoles en Amérique du Nord.

Les agriculteurs de cet État doivent ainsi payer des coûts beaucoup plus élevés pour se procurer de l’eau. C’est pour leur assurer plus de prévisibilité et plus de transparence qu’on leur a proposé des contrats à terme (« futures » en anglais), leur assurant de débourser, pour la ressource, le prix de la journée de l’achat à l’issue du contrat quelques mois plus tard.

Marchandisation de l’eau

Ce qui paraît de prime abord avantageux présente de sérieux inconvénients. Cette situation montre à quel point la marchandisation de l’eau est avancée en Californie. Cet État a établi un système de « droit à l’eau », qui permet aux localités qui ont des surplus d’eau de les vendre à celles qui en manquent. Avec des coûts qui varient selon la demande et qui peuvent devenir très élevés. Une gestion entièrement publique de l’eau, hors de la sphère commerciale, n’aurait pas entraîné de pareilles dérives.

La création de contrats à terme pour l’eau ne règle en rien le problème des dépenses reliées à sa consommation. En permettant de spéculer sur le coût de la ressource, on en vient à détacher sa valeur sur les marchés financiers d’une véritable gestion de l’eau. L’eau devient ainsi d’autant plus chère qu’elle est rare, sa rareté haussant les profits des spéculateurs tout en rendant la ressource moins disponible auprès des agriculteurs moins fortunés. Sans oublier les effets sur le prix des aliments.

Les conséquences d’une telle mainmise de l’eau par de riches spéculateurs pourraient être dramatiques. Rappelons qu’en 1991, en rendant rares et inaccessibles des produits essentiels à la survie, les contrats à terme et la spéculation sur les produits agricoles avaient mené à des émeutes de la faim dans plusieurs pays.

L’un des pires aspects de ce phénomène est aussi le précédent qu’il crée. L’eau a été cotée en Bourse sous l’impulsion du groupe financier BlackRock, le plus grand gestionnaire d’actifs au monde. Le CME gère aussi, par l’entremise d’Euronext, la Bourse de Milan, de Bruxelles et d’Amsterdam. La délivrance de contrats à terme est adossée à l’indice Nasdaq. L’eau marchandisée se retrouve donc dans les entrelacs de la grande finance mondialisée, qui a tout intérêt à augmenter l’offre des produits reliés à l’eau.

Le droit à de l’eau potable, salubre et propre

Il faut en fait prendre une direction diamétralement opposée.

Le droit à l’eau potable, salubre et propre, reconnu par les Nations unies, devrait mettre fin à la marchandisation de l’eau en dépit des pressions effectuées par de grandes entreprises. Les transactions financières sur l’eau et la cotation des entreprises de services d’eau devraient être interdites.

Mais aussi, pour éviter toute mauvaise tentation, il est essentiel que la gestion de l’eau — dans tous ses aspects — demeure dans la sphère publique. Le Québec, grâce à une mobilisation citoyenne, a résisté à l’assaut d’entreprises qui voulaient s’approprier ce service, comme Veolia et Suez. Il faut se mettre à l’abri de toute récidive et imposer un modèle public qui s’implantera partout dans le monde.

Il est aussi important que la protection de l’eau soit un enjeu fondamental de la transition écologique, que nous devons accélérer pour combattre le réchauffement climatique. Il faut ainsi s’attaquer de front au problème de la pollution de l’eau, plus particulièrement celle causée par l’exploitation du pétrole, du gaz et des mines, ce qui pourrait se régler naturellement par une réduction considérable de l’utilisation d’hydrocarbures, comme le recommande le GIEC. On doit aussi envisager de limiter l’agro-industrie, grande consommatrice d’eau par sa production de viande, entre autres.

L’eau à la Bourse ne permet en rien de régler les problèmes causés par la mauvaise gestion de cette précieuse ressource. Bien au contraire, elle s’en accommode pour accumuler des profits éphémères en maintenant en vie des activités agricoles dans des régions arides où l’eau est insuffisante. À prendre cette voie, les graves conséquences qui en découleront ne feront que s’accentuer dans les années à venir.

Alors, nous devons nous mobiliser pour faire connaître cet enjeu vital. Une pétition Change.org demandant le retrait de l’eau de la Bourse circule en ce moment en Europe et recueille déjà plus de 120 000 signatures ; au Québec, près de 2400 signatures, mais ce n’est qu’un début. Une rencontre de parlementaires de plusieurs pays aura lieu le 22 mars pour sensibiliser nos élus au désengagement de l’état sur cette question. Demander le retrait ou l’interdiction de vente de ces produits financiers par nos institutions financières et nos caisses de retraite est un autre moyen d’agir. Surtout, faire connaître cet enjeu de protection d’un bien commun essentiel au plus grand nombre de personnes pour qu’elles puissent agir avant que les dominants s’approprient ce qui appartient à tous les êtres vivants : l’eau.

* Autres signataires :

 

Alain Deneault, professeur de philosophie au campus de la Péninsule acadienne de l’Université de Moncton et auteur de plusieurs ouvrages ;

 

Ronald Cameron, militant politique et associatif impliqué dans les mouvements altermondialistes depuis 20 ans ;

 

Martine Chatelain, membre de l’Agora des habitants de la Terre, a été enseignante 35 ans et a milité 17 ans pour la protection de l’eau au sein de la coalition Eau Secours ;

 

Hélène Tremblay, chercheuse, autrice, conférencière, photographe et membre de l’Agora des habitants de la Terre ;

 

Rébecca Pétrin, directrice générale d’Eau Secours ;

 

Lucie Sauvé, professeure titulaire au Département de didactique de la Faculté des sciences de l’éducation de l’UQAM et membre de Centr’ERE ;

 

François L’Italien, chercheur à l’Institut de recherche en économie contemporaine (IREC) et professeur associé au Département de sociologie de l’Université Laval.

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