Grève étudiante et lutte populaire

«Se rappeler les événements de 2012 relève non pas du domaine de la nostalgie, mais bien de la responsabilité: une responsabilité historique de militante», fait valoir l'autrice.
Photo: Ryan Remiorz Archives La Presse canadienne «Se rappeler les événements de 2012 relève non pas du domaine de la nostalgie, mais bien de la responsabilité: une responsabilité historique de militante», fait valoir l'autrice.

Premier mars 2021, 5 heures du matin, une pluie glaciale tombe sur l’asphalte noir dans les rues de la ville. J’arrive dans le stationnement du flambant neuf Complexe sportif de Saint-Laurent. Les membres du Syndicat des travailleuses et des travailleurs des centres aquatiques du Québec – CSN ont adopté un mandat de grève. Ce sera leur première expérience de grève syndicale. Il fait encore nuit, il fait froid. Alors que je sors de ma voiture, un superviseur est déjà en train d’intimider une jeune militante. J’interviens rapidement. La vaste majorité des membres du syndicat ont entre 16 et 25 ans et n’ont aucune expérience syndicale ou militante. […]

Je passerai plusieurs jours à leurs côtés, sur le trottoir, devant la porte du Complexe. Plusieurs jours au cours desquels nous aurons à affronter directement l’employeur, à résister à l’intimidation des agents de sécurité embauchés spécialement pour l’occasion et aux visites régulières des forces policières. L’employeur tentera, sans succès, de nous déloger par voie de mise en demeure. Le piquet de grève sera maintenu, l’utilisation de briseurs de grève sera dénoncée auprès du ministère du Travail […]

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte à paraître dans la revue Liberté, printemps 2022, no 334.

Les lignes de piquetage sont des lieux privilégiés de construction de la solidarité, mais également des espaces d’éducation syndicale et militante hors du commun. Et ça, je l’ai appris au printemps 2012. Ma grève, je l’ai vécue sur les campus des universités et des cégeps, sur les lignes de piquetage et sur le plancher des congrès de la CLASSE. J’ai participé à des dizaines d’assemblées générales, de manifestations, comme organisatrice, animatrice ou simple militante. Au cœur de la grève, j’ai souhaité, comme tant de mes camarades, que celle-ci aboutisse à des résultats profonds et immédiats. Or, c’est rarement ainsi que les changements sociaux se produisent.

Pour moi, le legs le plus fécond de la grève de 2012 est celui de la démocratie. Le mouvement de grève puisait toute sa force dans les assemblées générales des associations étudiantes. Cette façon particulière de se réunir, de débattre et de prendre des décisions stratégiques collectivement, c’est ce qui nous rendait aussi tenaces. […] Cet héritage a nourri les luttes qui ont été menées depuis. La majorité des étudiants de 2012 ont aujourd’hui entre 27 et 40 ans. Ils et elles sont devenus professeurs, journalistes, travailleuses sociales, artistes, avocats, ingénieurs, éducatrices, infirmières, organisateurs communautaires, chercheurs, commis comptables, députés ou, comme moi, conseillère syndicale. Beaucoup de mes camarades de l’époque s’impliquent aujourd’hui dans leur syndicat, en politique active, dans leur communauté, dans les mouvements sociaux. Nous luttons contre les politiques d’austérité, contre le racisme, pour de meilleures conditions de travail, pour freiner le désastre des changements climatiques. Nous sommes partout. Nous occupons tous les espaces, pour tendre vers le projet de société que 2012 nous a permis d’imaginer comme étant possible. Le Printemps érable a fait craquer, pour un bon nombre de gens, le caractère inéluctable du statu quo. Nous tentons maintenant, par tous les moyens à notre portée, d’élargir la fissure. […]

C’est aussi en puisant dans l’expérience des luttes antérieures que s’est construite cette bataille. Une transmission du savoir s’est opérée entre les générations militantes, et la grève de 2012 s’est structurée sur la base du savoir et des leçons tirées des batailles précédentes. Le récit de la grève étudiante de 2005 a été un instrument central dans les campagnes de mobilisation qui ont mené à celle de 2012 — mouvement qui, par ailleurs, a pris des années à se constituer. Cela se reproduit maintenant dans les différents mouvements sociaux actifs au Québec, tout comme dans les milieux de travail et en politique active. Le savoir militant se diffuse à travers celles et ceux qui ont participé au mouvement de grève, tout comme les luttes ouvrières du passé continuent d’inspirer le militantisme syndical.

Ainsi, se rappeler les événements de 2012 relève non pas du domaine de la nostalgie, mais bien de la responsabilité : une responsabilité historique de militante. Les enjeux sociaux et politiques de notre siècle, à commencer par l’urgence climatique, nécessitent que nous mettions à contribution l’ensemble de nos forces et de nos capacités pour nous battre afin de préserver notre avenir et celui des générations futures. Et il se trouve que le Printemps érable a permis à bon nombre de gens de ma génération de développer des connaissances théoriques et pratiques qui s’avèrent fort utiles en matière de changement social. Nous avons le devoir de les utiliser, comme nous le faisons déjà et comme nous continuerons à le faire. Comme on dit : ce n’était qu’un début, continuons le combat.

 

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