Mais à quoi sert l’OTAN?

Des unités motorisées de l’armée italienne participaient à un exercice militaire de l’OTAN vendredi dernier en Lettonie. Près de 2800 soldats de l’alliance militaire faisaient partie des opérations. Selon l’auteur, le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, a surestimé ses «protecteurs». 
Photo: Martins Zilgalvis F64 Associated Press Des unités motorisées de l’armée italienne participaient à un exercice militaire de l’OTAN vendredi dernier en Lettonie. Près de 2800 soldats de l’alliance militaire faisaient partie des opérations. Selon l’auteur, le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, a surestimé ses «protecteurs». 

Le vendredi 4 mars, en réponse à une requête du président ukrainien qui demandait à l’OTAN d’envoyer des avions de combat pour empêcher des bombardements russes sur l’Ukraine, le secrétaire général de l’OTAN lui a répondu publiquement : « Nous avons dit clairement que nous n’allions pas entrer en Ukraine, ni au sol ni dans son espace aérien […] pour éviter l’extension de la guerre. » La réponse de Volodymyr Zelensky, a été particulièrement cinglante : « Tous ceux qui vont mourir à partir d’aujourd’hui mourront à cause de vous tout autant que de la Russie en raison de votre faiblesse. » Le personnage est impressionnant. Il a visiblement surestimé ses « protecteurs ».

Nous en sommes là. Il faut rappeler que la promesse d’appartenance à l’OTAN faite à l’Ukraine date d’il y a près de 14 ans. Des promesses similaires ont été faites et concrétisées en ce qui concerne tous les États satellites de l’ex-URSS, malgré toutes les protestations russes, sauf pour ce qui est de l’Ukraine et de la Géorgie. Elles sont allées même au-delà de ce qu’étaient les frontières de l’URSS avec l’inclusion des trois républiques baltes. Les deux promesses non remplies mais jamais retirées reposent sur des raisons comparables. On ne finalise pas l’appartenance à l’OTAN s’il y a un risque de confrontation majeure et crédible avec la Russie. Le risque était faible en ce qui concerne les admissions qui ont eu lieu.

Pour ce qui est de la Géorgie, très peu de temps après la promesse arrachée par George Bush fils en 2008 à une OTAN qui était réticente, le président Saakashvili avait tenté de reprendre par la force l’Ossétie du Sud, s’appuyant d’un référendum favorable dans son pays. La Géorgie fut démembrée par la Russie. Les États-Unis en guerre en Afghanistan ne firent rien d’autre qu’un nombre limité de sanctions qui durèrent peu de temps. La Géorgie attend encore que l’OTAN lui donne ce qu’elle appelle le « Membership Action Plan ». Celui-ci n’est jamais donné à des États qui risquent un affrontement majeur et direct avec la Russie. C’est ce qui est arrivé à l’Ukraine à deux reprises.

Le premier coup d’arrêt brutal est survenu en 2014 avec l’insurrection de la place Maïdan à Kiev qui s’est étendue sur plusieurs semaines pendant lesquelles le sénateur américain John McCain et la sous-secrétaire d’État Victoria Nuland étaient venus soutenir les manifestants. Ironiquement si on peut dire, le président renversé Viktor Ianoukovitch était certainement on ne peut plus corrompu, mais son élection, quatre ans plus tôt, avait été pour une fois légitimée par les observateurs de l’Union européenne.

Le résultat totalement inattendu de ces événements fut la prise de la Crimée qui, composée à plus de 60 % de Russes, s’est faite en deux jours sans mort d’hommes. Si Poutine s’était arrêté là, les sanctions auraient été limitées. Mais il a décidé de prendre une hypothèque sur l’avenir géopolitique de l’Ukraine en soutenant une rébellion de la région du Donbass qui avait été le château fort de Ianoukovitch et qui s’est poursuivie jusqu’à maintenant. Pour Poutine, le soutien à cette guerre qui a fait plus de 13 000 morts avait pour objectif principal d’empêcher, là encore, une adhésion à l’OTAN. C’est bien là son obsession centrale qui a conduit à l’abominable guerre à laquelle nous faisons face.

La ligne rouge

 

Depuis plus d’un an, Poutine faisait des mises en garde sur « une ligne rouge » à ne pas dépasser. En juillet dernier, il affirmait dans un long article qu’on assistait « à une supervision des autorités ukrainiennes en matière de services de sécurité par des conseillers étrangers […] et au déploiement d’une infrastructure propre à l’OTAN ». Quelques mois plus tard, comme pour lui donner raison, Alexander Vershbow, ancien ambassadeur des États-Unis à Moscou et ancien sous-secrétaire général de l’OTAN, déplorait dans la revue The National Interest qu’on n’ait toujours pas mis en marche le processus d’adhésion de l’Ukraine à l’Alliance. À défaut de cela, il demandait qu’on y augmente et renforce la présence militaire de différents pays de l’OTAN qui encadrent les forces ukrainiennes et qu’on y finance davantage la construction d’infrastructures militaires comme les ports ou pistes d’atterrissage compatibles avec celles de l’OTAN. Par ailleurs, on sait que des missiles (non nucléaires, bien sûr) qui peuvent frapper des cibles militaires en Russie avaient été livrés à l’Ukraine.

Tout se passait comme si on cherchait à mettre, pas après pas, l’Ukraine dans l’OTAN, sans le dire. Comme si Poutine ne s’en apercevrait pas… On se trouvait à lui faciliter une riposte beaucoup moins risquée que si on avait donné à Kiev l’adhésion à l’OTAN, qui n’osait pas le faire pour éviter une confrontation majeure. On se demande à quoi sert l’OTAN si elle finit par mettre en péril ceux qu’elle entend protéger. 

C’est ce qui a conduit à l’ultimatum lancé par Poutine à l’OTAN à la mi-décembre pour exiger d’abord et avant tout une garantie de la non-adhésion. Il visait aussi les trois États baltes et plus encore la Roumanie et la Pologne, mais sans exiger qu’ils quittent l’OTAN. Il faisait valoir que des lance-missiles qui pouvaient accueillir des Tomahawks conventionnels ou nucléaires étaient déjà installés dans la première et bientôt dans la seconde, et que ceux-ci pouvaient atteindre Moscou en 5 minutes.

Les solutions recherchées

 

De très nombreuses propositions ont été faites pour éviter l’affrontement militaire qui s’annonçait. Mais ce fut sans succès. Elles venaient toutes du monde occidental et notamment d’universitaires de Harvard. Elles suggéraient la neutralité de l’Ukraine comme modèle. On faisait valoir pour cela l’expérience de la Finlande à proximité immédiate de la Russie et qui a maintenu une indépendance à peu près totale. Ou mieux encore, on a proposé l’exemple de l’Autriche où, en 1955, l’URSS avait accepté d’en retirer ses forces armées en échange d’une garantie de neutralité qui est encore en vigueur.

D’autres suggestions qui se voulaient plus réalistes et plus acceptables pour l’OTAN proposaient plutôt un moratoire de cinquante ans avant de reconsidérer l’appartenance de l’Ukraine à l’Alliance. Celles-ci étaient à la fois troublantes et dérisoires. Elles postulaient la pérennité de l’OTAN et de ses promesses comme si elle était une institution intouchable et inébranlable. C’est comme si l’OTAN était une vache sacrée devant laquelle il fallait s’incliner et qui garantissait encore l’avenir de l’ordre international, comme si celui-ci n’était pas en train de changer.

On verra le prix que l’Ukraine aura à payer et celui que paiera la Russie. Il s’annonce déjà comme affreusement lourd de part et d’autre.

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