L’espace au féminin

«Souvent confinée à des visions dictées par des intérêts militaires et commerciaux, l’histoire des programmes spatiaux semble, en effet, restreinte à la domination impériale et économique des superpuissances mondiales», écrit l'auteur.
Photo: Joe Raedle Getty Images via AFP «Souvent confinée à des visions dictées par des intérêts militaires et commerciaux, l’histoire des programmes spatiaux semble, en effet, restreinte à la domination impériale et économique des superpuissances mondiales», écrit l'auteur.

Les industries cinématographiques russe et états-unienne se sont lancées récemment dans une rivalité concernant la sortie d’un film dont quelques scènes furent tournées dans la Station spatiale internationale (SSI). Même si la SSI a souvent servi de modèle dans différents scénarios de films depuis sa mise en orbite en 1998, c’est la première fois que des équipes de tournage ont le privilège de se rendre à l’intérieur d’un des modules pour y tourner en apesanteur. Parallèlement au tourisme spatial, devenu accessible pour les riches de notre planète, le cinéma populaire offrira bientôt au public cinéphile la chance de voir leur vedette évoluer dans un décor inédit situé à environ 400 km au-dessus de nos têtes.

Du côté russe, le rôle principal du film a été confié à Ioulia Peressild, tandis que, chez les États-Uniens, c’est Tom Cruise qui en est la vedette. En devançant de quelques jours la production américaine et en privilégiant une femme dans le rôle principal, les Russes commémorent en quelque sorte l’exploit de Valentina Terechkova, la première femme astronaute à s’être retrouvée, en 1963, autour de la Terre à bord du vaisseau spatial Vostok 6. À la suite de ce vol en orbite basse, réalisé deux ans après l’exploit de Youri Gagarine, Terechkova deviendra le porte-drapeau du régime soviétique et le symbole de la libération de la femme dans le monde socialiste. C’est donc dire que la rivalité avec les États-Unis, symbolisée par l’appellation « guerre froide », se transposait également sur le terrain de la supériorité du régime soviétique en matière d’émancipation des femmes, dont l’objectif semble être la libération de tâches attribuées à l’espace domestique.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue ESPACE art actuel, hiver 2022, no 130.

Mais, il faut en convenir, cette propagande soviétique sur la modernité féministe demeurait sous l’apanage d’un autoritarisme d’État. Ainsi, de part et d’autre, ces deux régimes aux idéologies politiques opposées ont démontré, à leurs débuts, peu d’enthousiasme quant à la présence des femmes dans l’espace. Aux États-Unis, le projet Mercury 13 dont le but, en 1961, était de former 13 femmes pour aller sur la Lune, a rapidement été mis à l’écart par la NASA. Malgré les données statistiques qui démontraient l’égalité des femmes pour entreprendre ce type de mission, ce projet n’a pu être mené à terme. Dans l’histoire de la conquête de l’espace, on retient l’aventure d’Apollo, ce programme qui a offert la chance à 12 hommes de marcher sur la Lune. Dès lors, la rivalité politico-militaire qu’entretiennent ces deux superpuissances met trop souvent en sourdine d’autres aspects de notre capacité d’imaginer notre rapport au monde extraterrestre. Certes, la recherche fondamentale sur l’origine de l’Univers, prétendument neutre, sera toujours importante, mais l’aspiration à imaginer le cosmos ne peut-elle pas engendrer d’autres visions possibles misant sur des sensibilités culturelles diverses ?

Souvent confinée à des visions dictées par des intérêts militaires et commerciaux, l’histoire des programmes spatiaux semble, en effet, restreinte à la domination impériale et économique des superpuissances mondiales. C’est à un tout autre horizon que s’est élaboré ce dossier de la revue ESPACE art actuel. Intitulé Féminisme spatial, il rassemble différents textes visant à repeupler l’imagination spatiale avec des projets artistiques construits depuis des perspectives féministes. Il mise sur des démarches artistiques qui dénoncent, sous de multiples perspectives, toute forme d’impérialisme et de colonialisme en matière d’exploration spatiale. Sous la gouverne d’un discours uniforme sur la conquête de l’espace, ces œuvres critiquent principalement un monde extraterrestre qui ne serait que le reflet de la situation sociopolitique de notre planète avec ses inégalités à outrance, ses profonds désaccords dans les aspirations des uns vis-à-vis des autres et nos façons de rêver l’Univers. Longtemps imaginé au gré des mythes et des légendes, aujourd’hui confronté aux résultats des recherches scientifiques basées sur les données de puissants télescopes astronomiques, l’espace n’en demeure pas moins, comme le souligne la responsable de ce dossier, Marie-Pier Boucher, « un territoire critique qui se présente à nous comme une invitation à reconsidérer le présent et l’avenir des sociétés terrestres contemporaines ».

Dans cette perspective, les œuvres du collectif Black Quantum Futurism, de Carey Young, D. Denenge Duyst-Akpem, Hito Steyerl ou Nuotama Frances Bodomo imaginent la reconquête de l’espace intersidéral par des propositions artistiques divergentes du discours dominant. Justement, dans son court métrage Afronauts (2014), Bodomo, cinéaste ghanéenne vivant à New York, raconte une anecdote truculente, qui rappelle l’histoire d’un programme de voyage vers la Lune élaboré en 1964 par un membre de la résistance zambienne et mettant en vedette une jeune femme astronaute de dix-sept ans. Malgré l’aspect improbable de ce programme, ce récit évoque aussi, comme le mentionne l’autrice Namwali Serpell, « une tentative ironique de critiquer et de satiriser l’impérialisme occidental ».

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