L’avenir de nos enfants en ces temps de turbulences et d’angoisse

«Quelle sorte d’adultes les enfants et adolescents d’aujourd’hui, exposés aux turbulences que l’on sait, deviendront-ils?» se demandent les auteurs.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Quelle sorte d’adultes les enfants et adolescents d’aujourd’hui, exposés aux turbulences que l’on sait, deviendront-ils?» se demandent les auteurs.

Les textes qui suivent ont été rédigés séparément par deux chercheurs qui, au cours de l’hiver 2022, ont dirigé ensemble dans une parfaite harmonie et pour leur plus grand plaisir une série de séminaires à l’École de technologie supérieure de Montréal pour un programme dont le thème général était « Comment agir comme citoyen responsable dans un Québec mondialisé ? » Vers la fin du programme, une divergence de vues est cependant apparue entre les deux chercheurs. Le sujet : quelle sorte d’adultes les enfants et adolescents d’aujourd’hui, exposés aux turbulences que l’on sait, deviendront-ils ? Chacun expose ici son point de vue. Le but de l’exercice est moins de convaincre les lecteurs d’adhérer à l’une ou l’autre thèse que de leur fournir un matériau de réflexion sur une question d’actualité peut-être lourde de conséquences.

Il me semble que nous vivons à une époque où le nombre et la gravité des sources d’angoisse ont peu de précédents dans notre histoire. On pense à la menace climatique qui pèse sur l’ensemble de la planète, au péril nucléaire permanent, aux autres possibilités de dérives dont est porteuse l’invasion de l’Ukraine, au risque désormais accru de pandémies, à quoi on peut ajouter, plus près de nous et dans un registre différent, le vieillissement de la population qui va bientôt forcer un petit nombre de citoyens à subvenir aux besoins d’un nombre croissant de personnes âgées.

Tous ces facteurs contribuent à dessiner des horizons très sombres qui nous affectent tous. Mais, pourrait-on dire : surtout les jeunes, qui sortent de deux ans de confinement ? Il semble qu’assez tôt les enfants, et à tout le moins les adolescents, appréhendent ces inquiétudes, tout particulièrement à l’école, auprès de leurs parents et sur les réseaux sociaux.

Dans la mesure où cet énoncé est fondé, le risque est grand que plusieurs de ces jeunes soient privés de leur part de rêve, si nécessaire à leur âge. Et des dommages durables, permanents même, ne sont-ils pas à craindre ? En d’autres mots, quelle sorte d’adultes le monde présent, si tourmenté, si désordonné, est-il en train de préparer ?

De ce point de vue, le contraste est grand avec la génération privilégiée à laquelle j’appartiens. Née vers la fin ou peu après la Deuxième Guerre mondiale, elle a grandi et vécu dans une société heureuse, douillette même, qui semblait devoir durer indéfiniment.

De cinq à dix ou douze ans, nous étions nourris de fiction, de merveilleux. Peu après, la réalité s’y est introduite, mais progressivement, sans que la part du rêve soit entièrement sacrifiée — comme si elle amortissait et appuyait l’autre. N’est-ce pas un terreau dans lequel les « projets de vie » (comme on disait) tout comme la résilience peuvent s’enraciner plus facilement ?

À propos de la résilience, d’après le peu que j’en connais, elle inspire à une victime ou une personne traumatisée (et surtout chez les caractères les plus forts) la capacité de retrouver son état antérieur (« normal ») et même davantage. Mais c’est supposer qu’elle a une prise sur son adversité — reconstruire après un séisme, par exemple.

Ce ne semble pas être le cas avec le péril permanent, insidieux, de la menace nucléaire, une dégradation trop avancée de l’environnement et la succession de pandémies. En d’autres mots, la résilience n’est-elle pas fortement entravée par l’impuissance ?

Gérard Bouchard

Professeur émérite, UQAC   

 

Je suis très conscient que l’air du temps est au pessimisme. La pandémie n’en finit plus de finir, la Russie vient d’attaquer violemment l’Ukraine en multipliant les crimes de guerre, alors que les efforts de lutte contre les changements climatiques ne sont pas à la hauteur.

Dans ce contexte, je me pose la question : si j’avais le pouvoir de retourner à n’importe quelle époque du passé pour élever mes quatre enfants, que ferais-je ?

Puisque l’espérance de vie moyenne dans le monde était de 46 ans en 1950, mais 68 ans au Canada, et qu’il y a eu deux guerres mondiales au XXe siècle, il est facile d’éliminer toutes les époques avant 1945.

La période après 1945 est, pour sa part, de toute évidence exceptionnelle. Depuis, l’humanité connaît la plus forte croissance économique et démographique de l’histoire pendant que la pauvreté se réduit comme jamais et que l’éducation de base et l’alphabétisme sont en très forte hausse.

L’espérance de vie progresse aussi et atteint de nos jours en moyenne 71 ans dans le monde, dont 82 ans pour le Canada. Les famines se raréfient, et comme le souligne le Prix Nobel d’économie de 2015, Angus Deaton, aucun pays n’a un taux de mortalité infantile plus élevé de nos jours qu’il y a 50 ans.

Pourquoi sommes-nous alors si pessimistes face à l’avenir ? Le professeur Roy F. Baumeister et ses collègues ont développé la théorie selon laquelle « le mal est plus fort que le bien ». Dit autrement, le pouvoir des événements négatifs a plus d’effets sur nous que les positifs. Et les stéréotypes négatifs sont plus difficiles à invalider que les positifs.

Ajouter à cela la tendance structurelle des médias de toute nature à surreprésenter les événements négatifs, et ce qu’un autre Prix Nobel d’économie, Daniel Kahneman, nomme l’heuristique de disponibilité, c’est-à-dire la tendance des individus de se référer aux informations immédiatement disponibles dans leur mémoire, en particulier celles qui sont stéréotypées sur une question donnée, et nous avons la recette parfaite pour expliquer la tendance marquée au pessimisme.

Tout compte fait, je ne changerais pas d’époque. La marche du progrès est réelle même si les défis demeurent importants, parfois graves, colossaux même. De plus, retourner dans le passé, même d’une trentaine d’années, procurerait un avantage marqué à mes fils, ce que ma fille ne supporterait pas. Moi non plus d’ailleurs.

Stéphane Paquin
Professeur titulaire à l’École nationale d’administration publique

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