Le retour en force de la sécurité énergétique

«L’Europe paie aujourd’hui sa lenteur à s’affranchir du producteur russe qui la plaçait, en effet, en situation de grande vulnérabilité», écrit l'auteur.
Photo: Dmitry Lovetsky Associated Press «L’Europe paie aujourd’hui sa lenteur à s’affranchir du producteur russe qui la plaçait, en effet, en situation de grande vulnérabilité», écrit l'auteur.

Pour le secteur de l’énergie qui privilégie la stabilité et le temps long, l’actualité n’est rien de moins qu’historique, avec la hausse spectaculaire des prix du baril de pétrole et du gaz en Europe, et de l’embargo américain contre le pétrole russe, dans le contexte de la guerre en Ukraine.

Encore plus significatif, l’Europe, résolue à mettre fin à ses importants achats d’énergies fossiles provenant de la Russie, vient de rendre public un ambitieux plan d’action pour « devenir indépendante du gaz russe bien avant la fin de la décennie » et transiter plus rapidement vers des énergies propres.

Partout ailleurs, il est clair que les États prennent des notes, dont la Chine, la Corée du Sud et le Japon, qui dépendent beaucoup de l’étranger pour leur approvisionnement en pétrole et en gaz. La sécurité de l’approvisionnement en énergie sera réévaluée à la lumière de ce contexte inédit, et prendra assurément du galon dans l’échelle des priorités.

Ce n’est pas d’hier que les Européens sont montrés du doigt pour leur trop grande dépendance énergétique à l’égard de la Russie. En 1981, quand a été annoncé le projet de gazoduc de la Sibérie vers l’Europe en passant par l’Ukraine, le gouvernement Reagan imposa de lourdes sanctions aux entreprises participant à ce projet. Washington soutenait que les importants revenus tirés de ces ventes ne contribueraient qu’à renforcer le régime, lui donnant une carte additionnelle pour faire plier le continent à ses volontés.

La réaction a été vigoureuse, notamment du côté allemand, où les dirigeants ont toujours promu des liens commerciaux étroits avec les Russes. Selon eux, le commerce apaise les relations, car il est basé sur des intérêts communs.

Un compromis a été plus tard établi. L’Europe s’est engagée à ne pas importer plus de 30 % de son gaz de ce pays. Aujourd’hui, elle dépend à plus de 40 % du gaz russe pour ses besoins.

Cette géopolitique autour des tuyaux russes vers l’Europe a refait surface avec le gazoduc Nord Stream, qui relie directement la Russie à l’Allemagne et qui fut mis en service en 2012. Là encore, les États-Unis ont signalé avec force aux Européens que ce gazoduc, parrainé par Gazprom, détenu majoritairement par l’État russe, ne vise ni plus ni moins qu’à contourner l’Ukraine aux fins de l’affaiblir en raison de ses velléités autonomistes face à Moscou. La position américaine a gagné en légitimité lors de deux incidents, en 2006 et 2009, lorsque Moscou a interrompu le flux de gaz en plein hiver en raison de disputes commerciales avec l’Ukraine.

Le projet Nord Stream 2 n’a rien fait pour apaiser certaines parties. L’invasion de la Russie en Crimée, en 2014, et l’opposition frontale contre ce projet en l’Europe de l’Est, dont la Pologne, ont convaincu les Américains d’imposer des sanctions contre les entreprises participant au projet. Ils ont même passé une loi à cet effet, en 2019 : le Protecting Europe’s Energy Security Act. Le projet a pu être mené à bien fin 2021, mais l’invasion russe en Ukraine est venue sceller son sort, l’Allemagne ayant annoncé qu’elle ne donnera pas la certification requise pour sa mise en service.

Les événements auront donné raison aux Américains. L’Europe paie aujourd’hui sa lenteur à s’affranchir du producteur russe qui la plaçait, en effet, en situation de grande vulnérabilité. Peut-être fallait-il à l’Europe un tel choc pour agir, comme ce fut le cas pour l’Occident en 1973, lors de l’embargo de pétrole décrété par les pays arabes en raison de leur soutien à Israël. Vivant alors dans une certaine insouciance énergétique, l’Occident a vécu durement cette crise, qui a entraîné le quadruplement des prix du baril.

Par la suite, ayant pris conscience de leur dépendance, les grands pays consommateurs d’énergie ont adopté des mesures vigoureuses en matière d’efficacité énergétique, de diversification des sources d’approvisionnement et de recherche et développement. Deux pays, la France et le Japon, se sont lancés à fond dans le nucléaire.

Les chamboulements actuels dans la géopolitique de l’énergie rappelleront aux États du monde l’importance de prendre très au sérieux la sécurité de leur approvisionnement. Les solutions sont à portée de main, avec la baisse spectaculaire des coûts associés aux énergies renouvelables depuis 10 ans : miser sur ces énergies locales, consommer moins et plus efficacement, et se lier davantage à des pays fiables pour les approvisionnements venant de l’extérieur.

Sur le plan énergétique, ce sera certainement la grande leçon à tirer de cette crise historique.

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