Hausse vertigineuse de «spécialistes» au Québec!

«Je suis surpris par ce grand nombre de personnes qui, tout à coup, s’imaginent avoir les connaissances et le bagage intellectuel nécessaires pour analyser, décortiquer et expliquer ce conflit dans ses moindres détails», affirme l'auteur.
Photo: Chris Young La Presse canadienne «Je suis surpris par ce grand nombre de personnes qui, tout à coup, s’imaginent avoir les connaissances et le bagage intellectuel nécessaires pour analyser, décortiquer et expliquer ce conflit dans ses moindres détails», affirme l'auteur.

Moi qui suis souvent très critique à l’endroit de notre système d’éducation, aujourd’hui je n’ai d’autre choix que de faire amende honorable : lorsque je regarde autour de moi, lorsque j’écoute et lis tout ce qui se dit sur le conflit opposant la Russie à l’Ukraine, je suis étonné du très grand nombre de diplômés et de spécialistes que nos écoles et universités semblent avoir formés pour répondre à toutes les questions de géopolitique que ce dossier soulève.

J’ouvre la télé, la radio ou le journal, je surfe sur le Net et constate que tous ceux qui, hier à peine, avaient de la difficulté à situer l’Ukraine sur une carte, qui devaient se contenter de faire la chronique des faits divers ou d’analyser la politique municipale et parfois nationale, trouvent les moyens, grâce à leur grande flexibilité — ou à la suite de l’opération du Saint-Esprit —, de palabrer sur ce conflit des plus complexes qui se déploie pourtant à l’autre bout du monde et dans une culture qui nous est étrangère.

En fait, je suis surpris par ce grand nombre de personnes qui, tout à coup, s’imaginent avoir les connaissances et le bagage intellectuel nécessaires — bagage qui, en temps normal, demande de longues années d’études pour être acquis — pour analyser, décortiquer et expliquer ce conflit dans ses moindres détails. Faisant mine de posséder la science infuse ou jouant les Tirésias des temps modernes, certains de ces nouveaux spécialistes improvisés sont allés jusqu’à prédire l’issue de ce conflit qui se déploie devant nos yeux ébahis.

Il faut dire que la pandémie de coronavirus a merveilleusement préparé le terreau pour l’émergence soudaine d’un si grand nombre de spécialistes. Quelle grande école, quelle grande université populaire cette pandémie aura été pour plusieurs citoyens ! Combien d’épidémiologistes, de microbiologistes, d’infectiologues, d’hygiénistes, de virologistes, de docteurs en santé publique, et j’en passe, cette crise sanitaire a-t-elle fait émerger ex nihilo, du jour au lendemain, dans la population ?

Si plusieurs de ces nouveaux « spécialistes » ont pu ainsi voir la lumière et surtout avoir réponse à tout, c’est avant tout grâce à la magie du Web. Après avoir fait leurs « recherches » sur des sites très sérieux et surtout très crédibles, c’est sans gêne qu’ils se sont ensuite permis de comparer leurs « savoirs » à ceux des vrais scientifiques, allant souvent jusqu’à dénigrer les travaux de ces chercheurs ou à remettre leur réputation en question.

Dans un monde où les informations brutes — et non pas les connaissances — sont dorénavant disponibles à quiconque possède un clavier et une connexion Internet et où, privé de toute espèce de méthode rigoureuse, chacun peut trouver ce qui vient confirmer et même renforcer ses opinions, ses préjugés ou ses biais cognitifs, « plus nos concitoyens se considèrent comme informés sur un sujet, plus ils doutent des scientifiques », affirme Gérald Bronner dans La démocratie des crédules. Et c’est bien ce à quoi on assiste, malheureusement.

Je veux toutefois être clair : comme me l’a fait remarquer un ami, il n’est pas nécessaire d’être un spécialiste pour exprimer son indignation, ses craintes et sa solidarité envers le peuple ukrainien ; ce avec quoi je suis tout à fait d’accord ! Alors, sans jouer aux spécialistes et encore moins aux devins, soyons solidaires et continuons de nous informer ; mais, de grâce, faisons-le à partir de sources crédibles et sérieuses !

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