Une solidarité forte, mais pour quel résultat?

141 États membres de l’ONU ont adopté une résolution particulièrement dure contre la Russie, écrit l'auteur.
Photo: Michael M. Santiago Getty Images via AFP 141 États membres de l’ONU ont adopté une résolution particulièrement dure contre la Russie, écrit l'auteur.

L’auteur est chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM). Il a été conseiller politique du ministre des Affaires étrangères en 2016-2017. Il a publié récemment Le Canada à la recherche d’une identité internationale.

L’Ukraine a gagné une belle victoire diplomatique mercredi soir lorsque 141 États membres de l’ONU ont adopté une résolution particulièrement dure contre la Russie, condamnant l’invasion et lui enjoignant de retirer toutes ses troupes. Cette solidarité était d’autant plus bienvenue que la cause ukrainienne perdait du terrain à l’ONU depuis quelques années.

Pour autant, une victoire diplomatique ne fait pas la paix. De plus, 52 pays — 5 ont voté contre la résolution, 35 se sont abstenus et 12 étaient absents — n’ont pas jugé bon de condamner ce qui constitue LE crime des crimes dans le système international, une attaque contre la souveraineté et l’intégrité territoriale d’un État. Cela met en relief le phénomène de contestation de l’ordre international occidental et n’est pas sans soulever un profond malaise sur la banalisation de la violence dans les relations internationales.

Résolutions

L’annexion de la Crimée en 2014 a déclenché l’adoption par les Nations unies de plusieurs résolutions condamnant cet acte illégal. Le Conseil de sécurité, pourtant responsable du maintien de la paix et de la sécurité internationale, a dès le début du conflit russo-ukrainien été paralysé par le veto de Moscou.

Le débat s’est transporté à l’Assemblée générale où les résolutions n’ont pas le même poids politique et juridique. Le document mis au vote en mars 2014 ne mentionne pas la Russie, ne condamne pas l’annexion, mais appelle au respect de l’intégrité territoriale de l’Ukraine. Malgré le fait que l’acte d’annexion illégale, dans ce cas la Crimée, soit une violation du droit international, 100 pays sur 193 ont voté pour la résolution, et 11 contre.

Le plus intéressant est le vote des 58 abstentionnistes, où l’on retrouve de grands pays comme l’Afrique du Sud, l’Argentine, le Brésil, la Chine, l’Égypte, l’Inde, le Pakistan et le Vietnam. Plus intéressants encore sont les 24 pays absents lors du vote, dont Israël, sans doute gêné par le fait qu’il a lui-même annexé illégalement le Golan syrien.

La résolution a été présentée toutes les années, mais avec des résultats décroissants. En décembre dernier, malgré un texte intégrant la question des violations des droits de la personne en Crimée et sommant spécifiquement la Russie d’évacuer ce territoire, celui-ci n’a obtenu que 65 votes pour, 25 contre, 85 abstentions, et 18 pays étaient absents. Ce score a quelque chose de stupéfiant lorsque l’on sait que les résolutions sur la question palestinienne rassemblent régulièrement jusqu’à 180 votes.

La semaine dernière, la question ukrainienne est revenue sur le devant de la scène avec l’invasion du pays par les Russes. Le Conseil de sécurité a débattu d’une résolution visant à condamner la Russie. Or, les 15 membres du Conseil étaient à ce point divisés sur le libellé du texte que les parraineurs ont adouci le projet pour « sécuriser » l’abstention de trois pays — la Chine, l’Inde et les Émirats arabes unis — et pour permettre à deux autres de voter oui : le Vietnam et le Mexique.

Ainsi, le texte proposé ne comportait plus le terme « condamner », remplacé par « déplorer ». Une référence au chapitre 7 de la Charte de l’ONU, qui inclut un recours à la force, a aussi été supprimée. Finalement, la Russie a empêché son adoption en utilisant son veto.

Mercredi, une résolution plus musclée présentée à l’Assemblée générale, où le veto ne peut être exercé, a reçu un soutien important, mais ce qui frappe c’est que le quart des pays n’a pas voté oui. La Russie n’a sans doute pas l’influence des États-Unis à l’ONU, mais nous ne sommes plus à l’époque de l’URSS où le bloc soviétique comptait peu de soutiens et était isolé.

La mondialisation de l’économie, la dépendance de dizaines de pays au gaz, au pétrole et aux armes russes, l’émergence de puissances comme la Chine, le Brésil, l’Inde, l’Afrique du Sud, l’Égypte, soucieuses d’agir indépendamment sur la scène internationale, limitent l’influence des Occidentaux sur le reste du monde.

Banalisation de la violence

Le comportement de dizaines de pays face à la question ukrainienne avant l’invasion pourrait aussi s’expliquer par une généralisation de l’indifférence envers la violence. C’est du moins ce que pense Jean-Marie Guéhenno, ancien secrétaire général adjoint de l’ONU dans une entrevue publiée samedi dernier par le quotidien Libération. Dans son dernier livre, Le Premier XXIe siècle. De la globalisation à l’émiettement du monde, l’auteur souligne comment, depuis quelques années, « on affirme sa force de façon de plus en plus brutale » dans les relations internationales. Aujourd’hui, dit-il, « on se lance dans des opérations en prenant de moins en moins de gants ».

De l’invasion illégale de l’Irak par les États-Unis en 2003, sans que les dirigeants américains ne soient sanctionnés, à celle de l’Ukraine en passant par l’assassinat du journaliste Khashoggi dans le consulat saoudien d’Istanbul, il y a un continuum de la violence qui « habitue en quelque sorte à la guerre, qui peut ainsi devenir un état presque normal ». C’est très dangereux « parce que toute civilisation consiste à construire des tabous, notamment vis-à-vis de la guerre », dit-il.

Les règles de l’ordre international ont été écrites au lendemain de la Seconde Guerre mondiale par les Occidentaux. Au cours des dernières décennies, elles ont été violées par ces mêmes Occidentaux et par d’autres, et sont de plus en plus contestées dans le camp occidental (la présidence Trump) de même que par les puissances émergentes qui veulent avoir leur mot à dire dans leur réécriture. Nous vivons les secousses de cet ébranlement.

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