L’artiste anichinabé Samian est «cancellé»

«Développer une musicalité nouvelle dans la langue de ses ancêtres est un acte politique important de la part de Samian», écrit l'autrice.
Photo: Valérian Mazataud Archives Le Devoir «Développer une musicalité nouvelle dans la langue de ses ancêtres est un acte politique important de la part de Samian», écrit l'autrice.

Maïka Sondarjee est professeure à l’École de développement international et mondialisation de l’Université d’Ottawa. Son premier essai s’intitule Perdre le Sud (Éditions Écosociété, 2020).

Une semaine après l’avoir invité à participer à son événement annuel, le Festival international de la chanson de Granby a annulé la performance de l’artiste anichinabé Samian. La raison ? Sa performance allait se faire majoritairement en langues autochtones. Il ne remplissait donc pas le « quota » de chansons en français pour participer au festival, qui impose aux artistes d’interpréter au moins 80 % de leurs chansons dans la langue de Jacques Cartier.

Le rappeur a sorti son cinquième album en 2021, après 15 ans de carrière. Avec Nikamo, il chante pour la première fois exclusivement dans la langue de ses ancêtres, mis à part la chanson en français Génocide, qui porte sur le traitement des Premières Nations et des Innus au Canada. À moins de l’avoir invité sans jamais l’avoir écouté, le comité organisateur ne pouvait ignorer que même les précédents disques de Samian, « l’enfant de la terre », sont un mélange musical des langues autochtones et du français. Inviter un artiste en connaissant son répertoire, puis le désinviter car il ne remplit pas les critères de sélection est pire que de ne pas l’avoir invité. Son dernier album est d’ailleurs un bijou aux rythmes de rap old school, interprétés en micmac et en anichinabé. Développer une musicalité nouvelle dans la langue de ses ancêtres est un acte politique important de la part de Samian.

L’écrivain Kenyan Ngũgĩ wa Thiong’o raconte depuis plusieurs décennies les méthodes de colonisation de la pensée, qui passent par l’imposition d’une langue aux populations autochtones. Les universités anglophones et francophones dans les pays africains ont d’ailleurs été bâties en tant que méthodes de suppression des langues natives, avec l’objectif assumé de « civiliser » les populations colonisées. Éliminer une langue tue la culture à petit feu, et participe donc à supprimer un lien social tissé sur le long temps. Supprimer une langue, c’est aussi supprimer la dissidence.

Interdire une langue dépasse la censure des mots. Penser (et chanter) dans sa langue maternelle permet de garder un lien symbolique avec sa culture et des modes de pensées ancestrales. Boaventura De Sousa Santos a utilisé le terme « épistémicide » pour parler de ce processus de destruction non seulement des langues, mais aussi des épistémés, des modes de pensées.

L’acceptation des langues qu’on a historiquement interdites appuie un objectif plus large que la diversité linguistique : celui de la justice épistémique. La décolonisation des savoirs, pour Thiong’o, serait de considérer à leur juste valeur les autres langues, mais aussi les autres visions du monde.
Accepter d’entendre et de valoriser d’autres idiomes nous ouvrira à d’autres façons de voir le monde et de nous repenser nous-mêmes. Par exemple, dans certaines langues africaines, tout comme en japonais et en mandarin, le mot « je » peut être décliné de différentes manières en fonction du sujet de la conversation. Contrairement au « je » francophone qui n’est qu’individuel (je, me, moi), « je » ne sera pas écrit de la même manière dans ces langues, et dépendra du sujet de la conversation.

« Je » n’est pas le même si je parle de ma relation avec ma mère ou avec ma patronne. Ça permet de penser et de narrer le monde différemment. Mais historiquement, comme argumente Edward Saïd, tout le monde n’a pas eu le même pouvoir de « narrer le monde ».

Comme dit le poète sénégalais Felwine Sarr, ce processus d’acceptation de l’Autre et de ses langues multiples nous permettrait de pleinement « habiter le monde », soit de naviguer sur tous les fleuves de connaissances et les rivières de sens que ces cultures soutiennent : « Habiter les cultures du monde comme on se promène dans une garde-robe riche de différents vêtements pour toutes les saisons ». La justice épistémique implique de reconnaître les langues, les expériences et les épistémologies autochtones, et ainsi réintégrer des savoirs qui ont été invalidés, réduits au silence ou marginalisés par les universités et les institutions occidentales.

Speak white

 

Le rappeur, originaire de la communauté autochtone de Pikogan en Abitibi-Témiscamingue, est un émissaire pour la promotion des langues autochtones ici et dans le reste du monde. Il est ironique que l’annulation de sa performance survienne au tout début de la Décennie internationale des langues autochtones de l’UNESCO (2022-2032).

Atteindre de tels niveaux de popularité malgré ce type d’embûches est exemplaire. Bien qu’il refuse de parler une langue que la majorité peut comprendre, d’utiliser des thèmes qu’on peut appréhender facilement. Le rap et le hip-hop québécois nous placent d’ailleurs souvent devant notre passé et nous permettent des réflexions plus que nécessaires. En abordant des thèmes comme le génocide des populations autochtones, l’exploitation du territoire, le racisme systémique ou l’histoire des esclaves chez nous, des artistes comme Samian, Sarahmée ou Webster nous permettent de faire face à notre histoire collectivement, tout en renforçant les liens qui nous unissent.

Le directeur général du Festival de Granby, Jean François Lippé, a mentionné en entrevue au Journal de Montréal qu’il était « triste » de l’exclusion de Samian de sa programmation. Mais face à la grogne populaire qui monte depuis la mort de Joyce Echaquan et la découverte de nombreuses tombes près d’anciens pensionnats pour enfants autochtones, les bons sentiments ne suffisent plus. Symboliquement, pour un festival francophone québécois, accepter qu’un artiste autochtone chante dans sa langue n’est pas la même chose que de donner des plateformes à des artistes anglophones. Il est possible de plier les règles sans que le monde s’écroule.

Aujourd’hui plus que jamais, reconnaître le lien entre langue, savoir et pouvoir constitue un exercice incontournable dont nous ne pouvons faire l’économie.

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