La colère des manifestants

«En plus d’être très efficace, la colère est une arme facile à utiliser, car le plus souvent il suffit d’exacerber un sentiment négatif déjà présent», écrit l'autrice.
Photo: Philippe Renaud Le Devoir «En plus d’être très efficace, la colère est une arme facile à utiliser, car le plus souvent il suffit d’exacerber un sentiment négatif déjà présent», écrit l'autrice.

On sait que la colère est une arme utile en politique. À l’échelle nationale, elle est notoirement utilisée par certains leaders populistes pour semer la division et augmenter l’adhésion à des mouvances extrémistes. Sur la scène internationale, elle peut être instrumentalisée pour affaiblir les rivaux et déstabiliser les régimes en place. En plus d’être très efficace, la colère est une arme facile à utiliser, car le plus souvent il suffit d’exacerber un sentiment négatif déjà présent. Une pratique justement susceptible d’être mobilisée à cette fin est appelée astroturfing (ou similitantisme), un concept défini par l’Office québécois de la langue française comme une « stratégie de communication qui consiste à simuler la spontanéité d’un mouvement d’adhésion à un message en masquant son caractère commandité ».

Dans un contexte politique, une des approches employées par les groupes qui s’adonnent au similitantisme est de se faire passer pour des représentants du peuple qui ont à cœur de défendre les intérêts des citoyens, tout en dissimulant des objectifs souvent aucunement liés au bien commun. Dans certains cas, ces mouvements prétendument populaires peuvent cacher des groupes d’intérêts qui y consacrent d’importants moyens financiers. Mais, le plus souvent, les instigateurs de ces campagnes n’ont besoin de rien d’autre que d’un sujet délicat pour échauffer les esprits, et ils peuvent très vite se reculer pour regarder le brasier s’enflammer. On sait que ce type de stratégie, qui a pris un second souffle grâce aux médias numériques, peut être employé à différentes échelles pour manipuler l’opinion publique et pervertir les débats.

Des chercheurs ont évoqué récemment la possibilité que l’astroturfing puisse avoir joué un rôle dans la manifestation des camionneurs des dernières semaines. Bien entendu, les modalités et les raisons de cette éventuelle ingérence ne sont pas encore claires. Malgré tout, l’affaire a de quoi faire réfléchir. N’étant pas habitués de voir nos conflits internes attirer autant d’attention, on peut en effet se demander ce qui a bien pu se passer. Plus important encore, on peut se questionner sur les mesures à prendre pour empêcher que la colère qui gronde au sein de la population ne se transforme graduellement en des mouvements plus violents, ou même que certaines frustrations légitimes en viennent à déformer nos valeurs démocratiques. Ne faudrait-il pas, par exemple, éviter le plus possible de légitimer l’agressivité en l’exprimant trop librement dans le discours public ? Sur ce point, l’expérience américaine nous rappelle trop bien comment la « normalisation de la haine » en politique et sur les ondes peut conduire une animosité que l’on croyait circonscrite à un petit groupe à gagner chaque couche de la société (toutes orientations politiques et idéologiques confondues), facilitant ainsi le travail de ceux qui profitent de la division pour servir leurs intérêts.

Si, jusqu’à présent, le Canada pouvait se sentir à l’écart de ces tendances, il faut bien reconnaître que, depuis quelque temps, certaines politiques polarisantes ont fait monter la tension d’un cran. Parallèlement, on sent que l’agressivité s’exprime plus librement par l’entremise de certains représentants des institutions politiques et médiatiques.

C’est ainsi qu’on voit progressivement se normaliser l’usage d’un vocabulaire subtilement agressif, utilisé pour dénigrer des citoyens, avec des expressions comme « dégueulasse », « imbécile » ou « sans-dessein », des mots qui reflètent une colère contenue dans la population. Des mots qui pénètrent notre esprit de manière insidieuse et qui nous donnent la permission d’exprimer sans retenue notre amertume. Une amertume qui, même lorsqu’elle est parfaitement légitime, pourrait nous entraîner dans un cul-de-sac.

Plusieurs spécialistes sonnent l’alarme et évoquent la possibilité que le mouvement des camionneurs puisse avoir été financé par des groupes d’extrême droite américains. Tous les jours, les animateurs vedettes des chaînes associées au Parti républicain, ainsi que des porte-parole des gouvernements, encouragent les manifestants canadiens en les qualifiant de héros et de patriotes, figeant ainsi la population dans une posture de rivalité toujours plus inébranlable, le fait de reculer étant maintenant devenu beaucoup trop coûteux de part et d’autre.

Dans ces circonstances, il semble donc plus approprié que jamais de s’arrêter pour se demander à qui profite cette colère. La colère des gouvernements qui reflète celle des citoyens envers les non-vaccinés. La colère des camionneurs envers les autorités. La colère de la population envers les manifestants. Une fureur qui peu à peu finit par nous atteindre tous à différents niveaux.

Bien qu’il soit parfois difficile de maîtriser la colère, l’expérience hors de nos frontières nous a appris qu’il peut également être périlleux d’attiser ce sentiment, même quand il est le propre d’un petit groupe isolé, car il n’attend parfois qu’un leader charismatique pour envahir et dégrader l’atmosphère.

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