Revaloriser les sciences humaines

Plus de place devrait être accordée aux sciences humaines dans le champ du savoir, fait valoir l'auteur.
Photo: George Clerk Getty Images Plus de place devrait être accordée aux sciences humaines dans le champ du savoir, fait valoir l'auteur.

Historien, sociologue, écrivain, enseignant à l’Université du Québec à Chicoutimi dans les programmes d’histoire, de sociologie, d’anthropologie, de science politique et de coopération internationale et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les imaginaires collectifs

Au cours d’un séminaire à l’École de technologie supérieure le 5 février, Rémi Quirion et Jean-Pierre Perreault, respectivement scientifique en chef du Québec et président de l’ACFAS, ont exprimé le souhait que plus de place soit accordé aux sciences humaines dans le champ du savoir. Il faut accueillir très favorablement cette intervention que j’aimerais prolonger.

Trop souvent, en effet, lorsqu’il est question de science, de savoir ou d’innovation, on pense spontanément aux sciences fondamentales et appliquées, à la technologie, souvent à la médecine, presque jamais aux sciences sociales ou aux sciences de la culture. De même, quand on évoque les grands problèmes auxquels nos sociétés font face et qui sollicitent l’apport de la « science », on mentionne ordinairement les déséquilibres liés au climat, et plus généralement à l’environnement, le développement et l’application des nouvelles technologies, l’espace, la biologie, et d’autres du même genre.

Voici pourtant trois exemples de graves problèmes qui concernent les sciences humaines. Le premier concerne la gestion équitable de la diversité. Cette question s’est posée à toutes les époques et dans toutes les sociétés. La solution qu’on y apportait — sauf rares exceptions — consistait à la supprimer par l’assimilation forcée ou à la broyer par d’autres moyens plus violents (on en connaît de tristes exemples aujourd’hui, en ces temps de réjouissances olympiques…).

Avec l’essor des droits de la personne, on en est venu à respecter la différence et à l’accueillir. Mais cette nouvelle orientation a créé d’autres difficultés en bousculant les vieux arrangements symboliques élaborés dans le passé des nations ; on parle ici de traditions, d’identité, de mémoire. Comment les partager avec les nouveaux venus tout en tenant compte de leur propre patrimoine culturel, mais sans les diluer ou les sacrifier ? La quasi-totalité des sociétés contemporaines sont aux prises avec ce défi ; aucune n’a trouvé ce qu’on pourrait appeler LA solution.

Le deuxième exemple touche aux fondements culturels de la cohésion sociale. Toute vie collective repose sur un fondement symbolique (principalement des idéaux, des croyances) qui transcende les divisions, les intérêts, les partis, qui cimente le lien social et permet de créer les consensus nécessaires à la gouvernance. Ces repères inspirent aussi les citoyens, qui y trouvent un sens à leur vie et règlent ainsi leurs comportements. Qu’arrive-t-il quand ces repères se brouillent ou s’effritent ? Un exemple éloquent en est donné présentement par les États-Unis, une nation aux prises avec de très graves pathologies parce que son fondement symbolique — principalement l’American Dream qui en était le pivot — se défait. « Nous ne savons plus rien faire ensemble », titrait récemment le New York Times. Mais comment restaurer ces repères ? Comment ressouder un imaginaire national ?

Le troisième exemple concerne le sort de la démocratie. Les résultats de nombreuses études concordent : l’état de santé des démocraties dans le monde décline. Plus encore, on voit, en Afrique par exemple, des démocraties s’effondrer au profit de dictatures. Ce que l’on connaît bien, c’est le rôle de la solidarité comme condition principale de la démocratie. Sans cette condition s’instaure un état de désarroi et d’émiettement propice à l’émergence de despotes. Alors, le lien social ne tient plus que par la force. Mais, encore là, on ignore comment recoudre un tissu communautaire.

Sociétés en panne

 

Dans ces trois cas, mon diagnostic semble pessimiste, mais il est très proche de la réalité. Sinon, il y a longtemps qu’on aurait mis en place les moyens de réparer des sociétés en panne.

Ces trois problèmes ont des répercussions diverses et profondes dans toutes les sphères de la vie collective. Ce sont aussi des problèmes auxquels aucune société n’a jusqu’ici trouvé de véritables remèdes, en dépit des recherches effectuées. Mais qui contesterait que les connaissances qui en résultent, même si elles demeurent partielles, ne sont pas dignes d’appartenir au domaine du « savoir » et de la « science » ?

De même, qui voudrait hiérarchiser les champs disciplinaires et les sujets à l’étude ? Le racisme et l’oppression de la femme, des problèmes planétaires, seraient-ils moins importants que l’avenir du téléphone cellulaire ? La suppression des inégalités sociales serait-elle moins pressante que l’observation des planètes ? La lutte contre le suicide et la compréhension de ses causes seraient-elles moins importantes que la méconnaissance du sous-sol marin ? Et qu’en est-il de l’omniprésence de la violence, de la banalisation de la torture, de la pédophilie, etc. ?

Certains pourraient arguer que, contrairement aux sciences « exactes », les sciences humaines souffrent d’un important handicap, soit leur incapacité à formuler des lois. Cette tare tient évidemment à la nature de l’objet sur lequel elles travaillent : leur lot quotidien est celui des perceptions diffuses et tenaces, des ressorts inconscients, des émotions, des comportements incohérents, soit tous les phénomènes sujets à l’irrationalité. En regard, la « science » opérerait sur un terrain solide qui se laisse aisément saisir. C’est là une autre illusion. La part des questions qu’elle n’arrive pas à clarifier est immense, du côté de l’infiniment grand comme du côté de l’infiniment petit.

Ce déséquilibre appelle une répartition plus équitable des subventions, bien sûr, mais aussi une nouvelle reconnaissance des titres et des emplois. Il plaide aussi pour une réforme de l’imaginaire scientifique, lequel ne tient pour « savant » que le manieur d’éprouvettes, le porteur de sarrau ou, plus généralement, la recherche appuyée sur une impressionnante infrastructure d’équipement.

Il faut donc se réjouir de ce que les deux grands patrons de la science au Québec entretiennent une vision plus réaliste et plus juste du travail scientifique ainsi que des enjeux associés aux sujets et aux champs d’enquête.

P.-S. – Décès le 18 février de François Ricard. Une bien triste nouvelle. Un esprit brillant, très fin. Un homme généreux, modeste. Un des intellectuels les plus remarquables du Québec contemporain. Un grand humaniste nous a quittés.

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