2012 et 2022, pas le même combat

Dix années ont passé, et le lexique de la transgression associé à la jeunesse a pris une tout autre direction. 
Photo: Jacques Nadeau archives Le Devoir Dix années ont passé, et le lexique de la transgression associé à la jeunesse a pris une tout autre direction. 

2012. Nous sommes 200 000 dans la rue. Le gouvernement a décidé qu’il était maintenant illégal de manifester. La foule est multicolore et rouge de passion. On marche, et on ne recule pas, même devant le mur antiémeute qui nous prend en souricière dans une ville qui ne veut plus nous voir debout. Nos médias sociaux nous permettent de relier cette lutte à toutes celles qui secouent les grandes villes du monde depuis un an : les printemps arabes, Athènes, Londres, Santiago, au Chili, Madrid… Nous sommes les bêtes féroces de l’espoir.

Nous sommes la jeunesse qui goûte à l’érable dans une chaudière bouillante, qui développe sa formation terrain à la citoyenneté et qui découvre le goût du poivre de Cayenne. Nous agissons pour notre rêve d’un Québec qui a l’éducation gratuite et l’émancipation des esprits tatouées sur le cœur.

2022. Nous sommes des millions à la maison. C’est le printemps, en silence. Nous vivons dans l’angoisse d’un retour du couvre-feu, dans l’angoisse de faire un mouvement illégal, dans l’angoisse de poser des gestes subversifs sans même le savoir, dans l’angoisse de nous rassembler, dans l’angoisse d’une solitude, dans l’angoisse d’une crise du collectif, dans l’angoisse et la fatigue de nous prononcer et de débattre, dans l’angoisse d’être associés à la mauvaise cause. Les écrans écrasent nos quotidiens et la surdose numérique crée décalages et clivages dans une société fragilisée.

Dix années ont passé, et le lexique de la transgression associé à la jeunesse a pris une tout autre direction, tout comme ses espaces collectifs pour prendre la parole et se former comme membres actifs de la société. Une comparaison de deux époques qui donne le vertige.

En 2012, les cafés, les écoles et les salons étaient des lieux phares pour bâtir la résistance. La jeunesse était dans la rue, armée de créativité, d’art et d’hymnes rassembleurs. En 2022, la jeunesse se relève péniblement de deux ans à « zoomer », à se confiner et à naviguer dans des espaces publics contrôlés par des couvre-feux injustifiés. En 2012, la jeunesse était accusée d’être égoïste, et son occupation de la rue avait vite été considérée comme transgressive. En 2022, la jeunesse est associée à l’insouciance et à la propagation du virus, laissant dans l’ombre tous ses sacrifices, son implication communautaire bénévole, tenue pour acquise, ses espaces de contestation et de solidarité pandémique étant réduits au gré des essais politiques. En 2012, la brigade antiémeute débarquait dans les campus universitaires, protégée par des boucliers, des casques et des bus de la STM, prête à faire des arrestations de masse. En 2022, l’extrême droite assiège l’espace public pendant des jours sous l’œil calme et permissif de la police.

2012 nous a donné l’espoir de créer un Québec et un monde collectif basé sur le bien commun, l’éducation et la démocratie. 2022 nous a divisés, individualisés et montés en barricades dans des débats flous et sourds à la nuance, sur des fondations instables érigées sur une terre de glaise. Dans les deux cas, le Québec est relié au monde, celui de la vague de mobilisation sociale des années 2010 et celui d’une pandémie mondiale des années 2020.

Le constat actuel sur la jeunesse québécoise est préoccupant. Avec le cocktail de l’école en ligne, de l’isolement social, de l’interdiction d’accès aux lieux culturels et de socialisation, on a sacrifié une génération qui en avait pourtant beaucoup à dire avant la pandémie. On a effrité nos énergies, mais nos espoirs profonds demeurent inébranlables. Les jeunes continuent d’être une source rafraîchissante et innovante pour mettre en marche des changements systémiques plus que jamais nécessaires. Car notre maison brûle toujours.

Nous sommes la jeunesse militante au carré rouge, au rond vert, au masque bleu. Nous étions là en 2012, nous avons fait un rebond en 2015, puis en 2020 pour la planète. Nous sommes la jeunesse bouleversée de voir notre état actuel. Notre santé mentale collective se dégrade au même rythme que celle de notre démocratie.

Que reste-t-il de nos espaces collectifs au Québec et dans le monde ? Quel projet de société nous rassemble maintenant ? À la mémoire du printemps de 2012, nous espérons que 2022 ravivera cette fougue de la jeunesse et que les mouvements sociaux renaîtront de leurs cendres.

*Signataires : Julie-Anne Boudreau, Alexandra Nadeau, Celia Bensiali, Maria Eugenia Longo, Stéphane Guimont Marceau, Amed Aroche, Marie-Étienne Mélançon, Mireille Hébert, Jacob Desjardins, Laurence Charton, Peter Garber, Sarah-Maude Cossette, Kelly Vu, Ipek Epikmen, Laurence Pitre-Vézina, Nathalie Boucher et les membres du Conseil jeunesse de Montréal

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