Quand les mots dépassent la pensée

«Au banc des accusés, on doit sans doute convoquer ces forums Internet, où les gens n’échangent plus qu’avec des personnes qui partagent les mêmes idées et les mêmes sentiments», écrit l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Au banc des accusés, on doit sans doute convoquer ces forums Internet, où les gens n’échangent plus qu’avec des personnes qui partagent les mêmes idées et les mêmes sentiments», écrit l'auteur.

Patrick Moreau est professeur de littérature à Montréal, rédacteur en chef de la revue Argument et essayiste. Il a notamment publié Ces mots qui pensent à notre place (Liber, 2017) et contribué à l’ouvrage collectif dirigé par R. Antonius et N. Baillargeon, Identité, « race », liberté d’expression, qui vient de paraître aux PUL.

Il y a quelque chose d’un peu surréaliste à lire ou à écouter depuis trois semaines les slogans ou les déclarations des manifestants anti-mesures sanitaires d’Ottawa, de Windsor ou d’ailleurs. À les entendre, ils mèneraient, en faveur de tous les Canadiens, et aussi des générations futures, une héroïque lutte contre une odieuse et liberticide dictature.

J’en veux pour preuve ces propos de l’un de ces protestataires que rapportait récemment Le Devoir : « Par le passé, des gens se sont battus et sont morts pour leur liberté, la liberté de leur peuple et les choses auxquelles ils croyaient. Et si venir ici défendre ma liberté revient à rester debout, à boire un café et parler, alors c’est la seule chose qui compte. »

Ces manifestations mobilisent ainsi toute une rhétorique (« Canada, lève-toi ! », « Debout », « Résistons » et, bien sûr, le nom même de « Convoi de la Liberté ») qui serait sans doute plus à sa place dans une lutte menée contre un coup d’État venant d’abolir, comme récemment au Myanmar, un semblant de démocratie, ou bien dans le cadre de la résistance passive ou armée à une occupation étrangère, ou encore lors d’une guerre d’indépendance, lorsqu’un peuple se soulève et revendique collectivement le droit de devenir maître de sa destinée.

« Vivre libre ou mourir , proclamait un autre de ces slogans au lendemain de la décision du gouvernement d’avoir recours à la Loi sur les mesures d’urgence, tandis qu’une inscription sur un panneau de carton dénonçait le « communisme » qui menaçait le Canada. Une telle rhétorique contraste fortement avec l’enjeu réel de ces manifestations, soit la levée des mesures sanitaires prises pour tenter de limiter l’impact de pandémie de COVID. Quel que soit notre degré de tolérance face aux contraintes que ces mesures font peser sur nos libertés, il faut tout de même reconnaître qu’elles sont relativement mineures et que le Canada ne s’est pas transformé du jour au lendemain en une dictature où l’on arrête arbitrairement les opposants et où une terreur érigée en système fait taire toutes les voix dissidentes. D’où vient alors le ton à la fois dramatique et grandiloquent de ces slogans ? La question intrigue d’autant plus que ceux qui les prononcent ont sincèrement l’air d’y croire.

Lieux virtuels

 

Au banc des accusés, on doit sans doute convoquer ces forums Internet, où les gens n’échangent plus qu’avec des personnes qui partagent les mêmes idées et les mêmes sentiments. Ces multiples blogues, pages Facebook ou comptes Twitter et autres amènent des fractions de plus en plus importantes de la population à ne plus être mises en contact avec une diversité de points de vue et à ne penser qu’en vase clos.

Ces lieux virtuels servent aussi de chambre d’écho aux opinions les moins nuancées, selon le principe que pour se distinguer au sein d’un groupe de pairs, il faut souvent en rajouter. Les gens qui les fréquentent se montent donc la tête mutuellement et finissent par croire dur comme fer à la vérité de théories souvent extrémistes. Les discours se radicalisent alors de plus en plus, jusqu’à utiliser des mots et des procédés rhétoriques qui n’ont plus grand rapport avec la réalité.

Cette dérive à la fois intellectuelle et langagière est un signe des temps. Elle n’est malheureusement pas l’apanage de la seule frange complotiste de la droite conservatrice. Les soi-disant progressistes qui parlent du « suprémacisme blanc » ou du « patriarcat » qui règnent en maîtres, en 2022, au Canada (qui serait donc un genre d’équivalent de l’Afrique du Sud du temps de l’apartheid et de l’Afghanistan sous les talibans) tombent exactement dans les mêmes excès de langage ; de même quand ils prétendent croire à l’omniprésence de la « violence » (je mets des guillemets, car il s’agit avant tout de violence symbolique, les fameuses micro-agressions) dont seraient victimes les minorités. Tout comme le « communisme », que certains militants d’extrême droite voient dans leur soupe alors qu’ils ignorent apparemment ce qu’est cette doctrine politique, ou la dénonciation de Trudeau en tant que « dictateur », tous ces mots sont des slogans militants qui ne permettent plus de comprendre la réalité sociale ni de l’analyser de façon pertinente. Ils finissent même sans doute par dépasser, ou, à tout le moins, par brouiller la pensée de ceux qui les prononcent.

Mais ça ne veut pas dire malheureusement que ces grands mots sont inoffensifs. Le danger principal de ces exagérations rhétoriques, c’est qu’on finit par y croire. Des étudiants d’une université huppée finissent par se penser « opprimés » par leur professeur ; des Albertains barbus en chemises carreautées se perçoivent comme les victimes d’une « dictature » contre laquelle ils ont le droit de se révolter. L’un des problèmes qui se posent actuellement, c’est qu’en donnant, l’année passée, raison aux premiers et en ayant recours, aujourd’hui, contre les seconds à la Loi sur les mesures d’urgence, Justin Trudeau, au lieu de faire appel à la raison commune et de dénoncer ceux qui se gargarisent ainsi de grands mots, les conforte dans leurs excès et jette de l’huile sur le feu, comme s’il prenait lui aussi tous ces slogans un peu hystériques au sérieux.

À voir en vidéo