Le piège de Thucydide

«Dans les circonstances, la possibilité que l’Ukraine se joigne à l’OTAN était le coup de trop pour Vladimir Poutine, qui s’est convaincu que la seule façon de forcer un changement à l’ordre international ne pouvait être que la force et l’intimidation», écrit l'auteur.
Photo: Alexey Nikolsky Sputnik via AFP «Dans les circonstances, la possibilité que l’Ukraine se joigne à l’OTAN était le coup de trop pour Vladimir Poutine, qui s’est convaincu que la seule façon de forcer un changement à l’ordre international ne pouvait être que la force et l’intimidation», écrit l'auteur.

Grand historien de la Grèce antique, Thucydide a laissé comme héritage à la science politique l’idée selon laquelle un conflit est quasiment toujours la conséquence normale d’une situation où une puissance émergente commence à exiger une réforme du système mondial sur la base que celui-ci ne convient plus à l’affirmation de ses intérêts : système que la puissance hégémonique refuse de modifier de quelque manière que ce soit, en plus de prendre des mesures préjudiciables aux intérêts de la puissance montante.

Lorsqu’un tel scénario se produit, les États sont alors pris dans un piège (que l’on appelle désormais « le piège de Thucydide »), et la situation tend à s’envenimer rapidement, au point où la guerre apparaît à la puissance revendicatrice comme la seule voie de sortie lui permettant de dénouer l’impasse. Voilà comment il est possible d’expliquer la situation actuelle en Ukraine.

Discours faux

 

Vladimir Poutine exprime en effet depuis des années ses récriminations concernant l’architecture sécuritaire mondiale, plus particulièrement les discours faux sur l’importance du multilatéralisme et du dialogue tenus par les États-Unis, dont les interventions unilatérales au Kosovo en 1999 ou en Irak en 2003 ont montré le caractère hypocrite, en plus d’exiger une réforme en profondeur de cette architecture.

Dans un discours désormais célèbre prononcé à Munich en 2007, il avait alors déclaré : « Nous sommes témoins d’un mépris de plus en plus grand des principes fondamentaux du droit international.

Bien plus, certaines normes et, en fait, presque tout le système du droit d’un seul État, avant tout, bien entendu, des États-Unis, ont débordé de leurs frontières nationales dans tous les domaines : dans l’économie, la politique et dans la sphère humanitaire, et sont imposés à d’autres États. »

Il avait aussi dit que « [l]’usage de la force n’est légitime que sur la base d’un mandat des Nations unies. Il ne faut pas substituer l’OTAN et l’Union européenne à l’Organisation des Nations unies ». Le président russe ne cesse de se répéter depuis.

L’ordre sécuritaire figé

Or, depuis ce discours, l’ordre sécuritaire mondial est demeuré figé, et au lieu d’œuvrer à un véritable multilatéralisme basé sur le dialogue, Washington a plutôt continué à privilégier l’expression de ses intérêts par le biais de l’OTAN, dont le territoire s’étend aujourd’hui à moins de 150 kilomètres de Saint-Pétersbourg, depuis que l’Estonie s’est jointe à l’organisation en 2004. Conséquemment, pareille attitude n’a contribué qu’à exacerber les craintes et les doutes de Moscou quant à la sincérité de la rhétorique étasunienne de l’après-guerre froide, selon laquelle les États devaient cesser de se considérer comme des rivaux mutuels et plutôt privilégier l’idée voulant qu’ils étaient en mesure de faire face aux défis mondiaux en tant que partenaires égaux par le biais du multilatéralisme.

Au fil du temps, Moscou s’est graduellement convaincu que la rhétorique occidentale n’était pas en phase avec ses intentions réelles et qu’elle cachait en réalité une volonté de convertir l’unipolarité idéologique de l’après-guerre froide en unipolarité stratégique dont l’objectif consistait à transformer les États-Unis en un hégémon en mesure d’imposer, non plus par la persuasion, mais plutôt par la force, son modèle de société.

Dans les circonstances, la possibilité que l’Ukraine se joigne à l’OTAN était le coup de trop pour Vladimir Poutine, qui s’est convaincu que la seule façon de forcer un changement à l’ordre international ne pouvait être que la force et l’intimidation.

Malgré ce message on ne peut plus clair de Moscou, les États-Unis continuent pourtant à fermer la porte à tout dialogue sur la question et ont, depuis le début de la crise, refusé systématiquement de faire la moindre concession. Face à ce piège de Thucydide, il est évident que les Russes continueront à multiplier les provocations au cours des prochaines semaines dans le Donbass et éventuellement plus à l’ouest, en direction de Kiev.

Voir venir la crise

 

Comme toute puissance qui se refuse obstinément à revoir un système décrié par une puissance émergente, les États-Unis (et, ce faisant, le reste du monde) récoltent aujourd’hui les fruits de leur obstination et de leur double discours.

Nous aurions déjà dû voir venir cette crise en 2007, lors du discours de Vladimir Poutine, et un an plus tard, lors du conflit en Géorgie, pays qui menaçait alors de se joindre à l’OTAN. Si cette frustration s’exprime aujourd’hui par la Russie, il y a fort à parier que ce sera demain au tour de la Chine d’en faire autant.

Bien que les grands conflits depuis la guerre du Péloponnèse trouvent tous leurs fondements dans une même logique sous-jacente, nous préférons continuer à ignorer celle-ci, et nous faisons le choix facile de décrier notre adversaire pour sa folie des grandeurs, son bellicisme et sa volonté expansionniste. Or, tant et aussi longtemps que nous persisterons dans cet aveuglement volontaire, le monde continuera à multiplier les crises. 

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