Équité et cohérence pour les étudiants de l’Afrique

«Plus troublant encore est le fait que les demandes des étudiants issus de pays africains francophones sont rejetées en plus grand nombre que celles des étudiants d’autres pays», écrit l'auteur.
Photo: Oli Scarff Agence France-Presse «Plus troublant encore est le fait que les demandes des étudiants issus de pays africains francophones sont rejetées en plus grand nombre que celles des étudiants d’autres pays», écrit l'auteur.

Depuis quelques semaines, le monde universitaire et collégial et plusieurs élus au pays réagissent fortement, avec raison, au taux anormalement élevé de refus de permis d’études pour les étudiants internationaux en provenance d’Afrique.

En effet, au cours des dernières années, de nombreuses demandes de permis, traitées par Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, ont été refusées pour des motifs souvent incompréhensibles et ont demandé des délais anormalement longs. Comment comprendre, par exemple, que des étudiants aux cycles supérieurs, ayant pourtant des bourses garanties par leur établissement et un bon dossier de conformité, puissent voir leur demande de visa refusée ? N’y a-t-il pas là un biais implicite de la part de l’agent responsable de leur évaluation, convaincu de leur intention de ne pas quitter le Canada une fois expiré leur permis d’études ?

Plus troublant encore est le fait que les demandes des étudiants issus de pays africains francophones sont rejetées en plus grand nombre que celles des étudiants d’autres pays. Cette situation est déplorable à plus d’un titre. Elle prive la jeunesse africaine d’expériences et de formations enrichissantes au sein de nos universités, et nos universités et collèges bilingues et francophones de l’excellence d’une génération de leaders francophones.

Le Comité permanent de la citoyenneté et de l’immigration de la Chambre des communes s’est récemment saisi de cette question. Les témoignages et les rapports déposés, notamment par l’Université d’Ottawa, ont permis de mettre en relief l’importance stratégique que représente la présence de ces étudiants, non seulement pour la santé financière des établissements d’enseignement postsecondaire, mais également pour l’ensemble du marché du travail au Canada.

Forte d’une communauté étudiante internationale de près de 10 000 personnes provenant de 147 pays, qui représentent aujourd’hui près de 21 % de sa population étudiante, l’Université d’Ottawa a connu une hausse spectaculaire (de 350 %) du nombre de ses étudiants internationaux inscrits dans ses 450 programmes de 2011 à 2021. Pour la même période, le nombre d’étudiants internationaux inscrits dans un programme en français a plus que quintuplé, représentant désormais 25 % de la population totale des étudiants francophones selon la langue d’usage. Ce succès fait notre fierté et témoigne d’une reconnaissance internationale de notre savoir-faire et de la qualité de notre projet universitaire. La présence de ces étudiants au sein de notre communauté est une source de diversité et d’enrichissement culturel et démontre notre ambition de construire une communauté universitaire de convergence.

Pour l’Université d’Ottawa, le taux anormalement élevé de refus de permis d’études révèle un manque d’équité et surtout une absence de cohérence dans les politiques fédérales. La Stratégie du Canada en matière d’éducation internationale (2019-2024), qui vise à faire du Canada l’une des principales destinations d’apprentissage dans le monde et à diversifier la provenance des étudiants internationaux, mise étrangement sur le recrutement de ces mêmes étudiants. Cela n’est pourtant pas possible sans une véritable cohérence à l’échelle du système et une coordination non seulement au sein même du gouvernement fédéral (Affaires mondiales Canada, Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, Emploi et Développement social Canada, etc.), mais également avec les provinces et les territoires.

Un système à revoir

Les universités et collèges bilingues et francophones de partout au pays sont frappés de plein fouet par ces barrières systémiques qui exigent une refonte complète des procédures et des processus dans notre système d’immigration. Pourtant, devant l’immensité des défis de certaines communautés francophones d’ici (pénurie de main-d’œuvre qualifiée, transferts linguistiques intragénérationnels vers l’anglais, baisse du poids démographique des francophones, etc.), l’accueil d’étudiants africains ouvre une porte sur l’avenir, alors que la moyenne d’âge de l’Afrique francophone avoisine les 20 ans et que c’est dans ce continent que l’on trouve le plus haut taux de croissance des populations francophones au monde.

Les établissements d’enseignement postsecondaire doivent aujourd’hui se démarquer de leurs concurrents traditionnels (américains et britanniques) et non traditionnels (asiatiques), qui prévalent comme des références. On peut regretter cette conception de l’enseignement supérieur qui contribue à une concurrence, à divers degrés, entre les universités. Mais celle-ci n’est pas incompatible avec des modèles d’internationalisation fondés sur la coopération et la co-construction. La circulation du savoir et des idées doit s’accompagner d’une plus grande mobilité des étudiants et des chercheurs. L’une ne va pas sans l’autre. Des universités ouvertes sur le monde doivent pouvoir accueillir la diversité du monde.

Les étudiants internationaux ont rapporté en 2018 plus de 22 milliards de dollars à l’économie canadienne et ont soutenu plus de 218 000 emplois, selon Affaires mondiales Canada. L’accueil et la rétention de ces étudiants assurent aux universités et à l’ensemble de la société les moyens de leur développement et de leur rayonnement. Pour l’Université d’Ottawa, il y a ici un virage d’importance qui s’impose maintenant. Le statu quo n’est plus une option et le gouvernement fédéral doit agir. Et agir veut parfois dire retourner à la planche à dessin, de façon à trouver des solutions ingénieuses (l’élargissement du Volet direct pour les études (VDE) à plusieurs autres pays africains est un bel exemple) qui permettront au Canadade rester une destination de premier ordre sur la scène mondiale pour tous les étudiants, ceux de l’Afrique francophone y compris.

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