Retrouver le chemin de la négociation

En reconnaissant les deux républiques pro-russes, Vladimir Poutine espère forcer les Occidentaux à discuter de ses propositions concernant une nouvelle architecture de sécurité en Europe, estime l'auteur.
Photo: Mikhail Klimentyev Agence France-Presse En reconnaissant les deux républiques pro-russes, Vladimir Poutine espère forcer les Occidentaux à discuter de ses propositions concernant une nouvelle architecture de sécurité en Europe, estime l'auteur.

L’auteur est chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM). Il a été conseiller politique du ministre des Affaires étrangères en 2016-2017. Il a publié récemment Le Canada à la recherche d’une identité internationale.

Le président russe, Vladimir Poutine, a franchi un nouveau pas dans son conflit avec les Occidentaux. Lundi soir, il a reconnu les deux républiques séparatistes pro-russes en Ukraine et ordonné à son armée d’y assurer la « paix ». Il a été condamné. Il sera sanctionné. Il y a presque vingt ans jour pour jour en 2003, les États-Unis envahissaient l’Irak au mépris de toutes les règles internationales, tuaient 200 000 Irakiens et plongeaient toute la région dans un chaos dont ils ont encore du mal à se sortir aujourd’hui, sans subir la moindre sanction. L’exemple venant de haut, Poutine se dit que lui aussi est au-dessus des lois.

Si la diplomatie va connaître, temporairement, un coup d’arrêt, il faudra bientôt y revenir. En reconnaissant les deux républiques pro-russes, Poutine a posé la troisième pierre, après son intervention en Géorgie en 2008 et l’annexion de la Crimée en 2014, à l’établissement de la zone d’influence russe sur le continent. Il espère ainsi forcer les Occidentaux à discuter de ses propositions concernant une nouvelle architecture de sécurité en Europe. La méthode est brutale, mais l’objectif d’une redéfinition du système de sécurité européenne est partagé par plusieurs pays, dont la France.

Pas de place pour la Russie

Le système de sécurité actuel, basé sur la centralité de l’OTAN et l’engagement américain comme facteurs de sécurité et de stabilité en Europe, ne fonctionne plus. Il est contesté de l’extérieur par la Russie, qui y voit une menace permanente à sa sécurité, et de l’intérieur par des États illibéraux comme la Hongrie et la Croatie, qui n’acceptent pas d’isoler Moscou, par la Turquie, dont la volonté d’établir une sphère d’influence en Asie centrale, au Proche-Orient et en Méditerranée se heurte aux grandes puissances traditionnelles, et même par la France, dont le président a estimé récemment que l’OTAN n’était plus en mesure de réfléchir intelligemment à ses objectifs stratégiques.

Le système a été construit en 1989-1991, au lendemain de l’effondrement du bloc de l’Est. Il s’est ensuivi un vide sécuritaire rapidement comblé par l’Alliance atlantique. La Russie, affaiblie, a laissé l’OTAN s’étendre à l’Est tout en élevant protestation sur protestation sans toutefois être écoutée.

Si l’architecture de sécurité européenne a jusqu’à récemment bien servi les intérêts américains et européens, elle n’a jamais fait une place à ceux de la Russie, écrit le diplomate américain William H. Hill dans No Place for Russia, publié en 2018. Cette recherche volumineuse retrace l’évolution de l’ordre sécuritaire européen au cours des trente dernières années et permet d’expliquer les tensions actuelles. Pour l’auteur, les décideurs les plus importants en Occident n’ont jamais sérieusement envisagé d’intégrer la Russie dans les structures politiques, économiques et de sécurité occidentales. Tout au plus, les États-Unis ont offert à la Russie un siège, parmi d’autres, et aux conditions occidentales. Dès lors, soutient l’auteur, l’ordre ainsi créé reste encore indéfini.

Créer un nouvel ordre

L’ancien secrétaire d’État américain Henry Kissinger n’en pense pas moins. Dans une entrevue publiée il y a trois ans, il a appelé les Occidentaux à cesser de démoniser le président russe et a souligné la nécessité de créer un nouvel ordre mondial. Selon lui, tous les États devraient non seulement participer à cette création, mais il leur faudrait aussi avoir la conviction de trouver leur place dans ce nouvel ordre.

Avant les événements de lundi, les demandes présentées par Poutine aux États-Unis et à l’OTAN en décembre dernier ont eu pour effet de faire réfléchir les Occidentaux. Dans leurs réponses, les Occidentaux ont rejeté la demande principale de Moscou d’interdire l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, mais ils ont ouvert une nouvelle perspective sur la sécurité européenne. L’OTAN et les États-Unis se sont montrés « prêts à étudier des arrangements ou des accords » avec la Russie, y compris des documents écrits et signés, pour « répondre à nos inquiétudes sécuritaires respectives », ont-ils écrit.

Afin de rendre ces engagements plus concrets, les Alliés ont appelé la Russie à « des discussions sincères à propos du contrôle des armes » et à un dialogue fondé sur « la transparence mutuelle et des mesures de rétablissement de la confiance ». En particulier, les Occidentaux étaient disposés à faire revivre le traité interdisant les missiles nucléaires intermédiaires signé il y a trente ans et rendu caduc par le retrait récent de Washington et de Moscou.

Les réponses occidentales aux demandes russes constituent une bonne base de négociation, mais l’Occident doit aller plus loin que de simples modifications techniques, aussi importantes soient-elles. Il y a quelques années, un secrétaire général de l’OTAN a déclaré que la sécurité de l’OTAN et de la Russie est indivisible. Eh bien, donnons à cette évidence un véritable contenu. Il est fondamental d’intégrer la Russie à des mécanismes décisionnels où tous les participants auront la certitude d’être parties prenantes à la sécurité du continent européen. Le processus menant à la création de ce nouvel ordre risque de prendre du temps tellement la méfiance s’est installée entre l’Occident et la Russie. Pourtant, il faut s’y engager, car le risque est grand que la crise actuelle se perpétue.

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