Toujours plus de travailleurs étrangers temporaires

«Les vrais perdants de cette politique migratoire sont les travailleuses et les travailleurs, d’ici et d’ailleurs», écrit l'autrice.
Photomontage: Nouveaux cahiers du socialisme «Les vrais perdants de cette politique migratoire sont les travailleuses et les travailleurs, d’ici et d’ailleurs», écrit l'autrice.

L’immigration temporaire qui vise à pallier les pénuries ponctuelles de main-d’œuvre plutôt que les pénuries structurelles est en plein essor au Canada depuis une quinzaine d’années. Apparue plus tardivement au Québec, sauf pour le domaine agricole, elle est devenue très intense dans plusieurs secteurs depuis l’arrivée au pouvoir de la Coalition avenir Québec.

Peut-on qualifier la pénurie de main-d’œuvre actuelle de ponctuelle ? Justifie-t-elle que des milliers d’emplois permanents soient maintenant offerts à des migrantes et migrants temporaires ? Les principales raisons pour faire appel à l’immigration temporaire ne sont ni passagères ni imprévisibles : trop souvent, elles sont liées aux conditions salariales, de travail et de vie peu attrayantes pour les travailleuses et travailleurs du Québec, dans un contexte compétitif relié au déclin démographique.

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Rappelons le slogan électoral de la CAQ : « En prendre moins, mais en prendre soin. » Aux personnes immigrantes permanentes, désormais accueillies en moindre nombre, on ouvrira grand les portes de la francisation et des programmes « d’intégration ». Par contre, à la masse croissante des travailleuses et travailleurs temporaires et de leurs familles, on refuse l’accès aux services publics, on réduit les obligations des employeurs et on transfère aux migrants les responsabilités de la société d’accueil, notamment en matière de francisation.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Nouveaux cahiers du socialisme, hiver 2022, no 27.

Depuis l’arrivée au pouvoir de François Legault, tout a été mis en œuvre pour réduire le nombre de personnes admissibles à l’immigration permanente : réforme de la Loi sur l’immigration, baisse des seuils annuels de l’immigration, refus de traiter 18 000 dossiers en attente, modification du Programme de l’expérience québécoise (PEQ), etc.

Le gouvernement a tout de même dû faire face aux demandes du patronat, qui réclame sans cesse un accès plus facile et plus rapide aux travailleuses et travailleurs migrants. Ainsi, le Québec organise des « missions » d’employeurs pour effectuer du recrutement international, tandis qu’Ottawa permet de recruter ces migrants, à l’étranger ou au Québec, grâce au Programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET) ou au plus souple Programme de mobilité internationale (PMI), qui offre des permis de travail ouverts.

De plus, en août dernier, le gouvernement Legault a négocié avec Ottawa un élargissement de la « démarche simplifiée » pour le PTET, laquelle exempte les employeurs d’avoir à fournir la preuve de leurs efforts de recrutement au pays. La nouvelle entente étend cette exemption à de nombreux emplois à bas salaire, en plus de s’appliquer aux très nombreuses professions à haut salaire qui l’étaient déjà ou qui s’y ajoutent. L’entente permet aussi de hausser le plafond du pourcentage de travailleurs étrangers admissibles par établissement et même, dans certains cas, d’abolir cette limite.

Petit à petit, les exemptions aux normes deviennent toujours plus nombreuses. Certains employeurs pourraient bientôt ne recruter que des travailleurs migrants pour les emplois dont les conditions salariales, de travail et de santé-sécurité sont rebutantes. Il est pourtant évident que les emplois qui souffrent de graves pénuries requièrent en fait des réformes substantielles (changements technologiques, formation , hausses salariales, horaires de travail, etc.). Or, un apport massif de migrants temporaires dans les abattoirs ou les résidences privées pour aînés, par exemple, permettra le maintien ou la dégradation de ces piètres emplois, et aggravera la dévitalisation de certaines régions.

Quelle vision pour le Québec ?

Les vrais perdants de cette politique migratoire sont les travailleuses et les travailleurs, d’ici et d’ailleurs.

D’une part, la précarité de leur statut rend les migrantes et migrants vulnérables face aux employeurs et aux agences qui les recrutent. D’autre part, les collègues des migrants temporaires doivent les accueillir, les former sur le tas et accepter de recommencer avec les cohortes suivantes.

La pénurie de main-d’œuvre ne peut justifier le recours croissant à des travailleuses et travailleurs migrants temporaires dans des postes permanents de la transformation alimentaire, du soin aux personnes, de l’informatique, etc. Il faut rehausser significativement la formation, les salaires et les conditions de travail. Et on doit redonner accès à la résidence permanente à toutes les catégories de migrants dont a besoin le Québec.

Le Québec accueillant des années 1950 et 1960 a su intégrer des centaines de milliers de personnes immigrantes permanentes peu qualifiées dans les rangs de la classe ouvrière. Si le gouvernement Legault n’opère pas de retour à cette ouverture, la résidence permanente sera désormais réservée à un petit club de privilégiés pendant que les migrantes et migrants temporaires seront enfermés dans un régime semblable aux maquiladoras des pays du Sud.

Est-ce qu’on souhaite ce genre d’apartheid du travail au Québec ?

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