Ces doctorants en psychologie qui veulent travailler dans le secteur public

La profession de psychologue ne reçoit pas la reconnaissance, l’autonomie professionnelle et le salaire que quatre à sept années d’études doctorales devraient procurer, estiment les signataires.
Photo: Filippo Bacci Getty Images La profession de psychologue ne reçoit pas la reconnaissance, l’autonomie professionnelle et le salaire que quatre à sept années d’études doctorales devraient procurer, estiment les signataires.

Le 10 février, Le Devoir a publié un article dans lequel des doctorantes en psychologie expriment leur réticence à faire leurs stages d’internat dans le secteur public (« Des finissantes en psychologie lancent un cri du cœur pour ne pas travailler dans le public »). Cet article a attisé les critiques négatives dans certains médias, notamment dans une chronique de M. Ferrandez lors de l’émission de Paul Arcand (FM 98,5), qui conclut que ces doctorantes font preuve d’égoïsme. Notre lettre vise à apporter une perspective nuancée sur le désir des doctorants en psychologie de pratiquer dans le système de santé public. Nous-mêmes doctorants en psychologie, nous considérons plutôt que le désintérêt de certains de nos collègues pour le secteur public est symptomatique d’un système de santé public fragilisé, qui nécessite mieux qu’un simple afflux d’internes en psychologie pour répondre aux problèmes l’affectant.

Notez que la majorité des doctorants en psychologie souhaitent travailler au sein du système de santé public. À vrai dire, selon un rapport interne de la Fédération interuniversitaire des doctorant.e.s en psychologie (FIDEP) réalisé en 2020, nous sommes 75 % à avoir cette intention. Pourquoi ? Parce que nous croyons qu’il est primordial d’améliorer l’accès de la population aux services psychologiques, et ce, gratuitement. De plus, le système public nous offre le privilège de travailler auprès de clientèles diverses, en situation de vulnérabilité et présentant parfois des troubles complexes qui nécessitent le soutien d’une équipe multidisciplinaire. Travailler dans un tel milieu représente pour nous une source incomparable d’apprentissages et d’expériences enrichissantes. À titre de futurs praticiens en psychologie, c’est exactement ce que nous recherchons.

Un ensemble de facteurs peuvent toutefois atténuer la motivation des doctorants à poursuivre leur formation dans le secteur public. D’abord, notons le manque grandissant de stages en milieu public, dû au manque de psychologues œuvrant dans ce milieu. Les doctorants sont donc en concurrence pour un nombre restreint de stages d’internat, ce qui encourage l’exode de plusieurs vers le milieu privé pour faire leurs études.

Ensuite, lorsque nous sommes en mesure de décrocher un stage dans le secteur public, nous avons la possibilité de postuler pour obtenir une bourse de 25 000 $ pour réaliser 1600 heures de pratique supervisée. À noter qu’à titre d’internes, nous réalisons 80 % des tâches d’un psychologue et qu’un stage non rémunéré de 700 heures précède nos internats. Cette bourse nous est accordée à la condition que nous acceptions de travailler pendant deux ans dans le réseau public après notre diplomation.

Or, l’emploi attribué ne correspond parfois pas à l’expertise développée par les doctorants durant l’internat. Accepter de pratiquer auprès d’une clientèle ayant des difficultés pour lesquelles nous n’avons pas été formés soulève des enjeux déontologiques. Il est encore plus démoralisant de travailler au sein d’un système qui ne valorise pas la profession de psychologue. En effet, la profession de psychologue ne reçoit pas la reconnaissance, l’autonomie professionnelle et le salaire que quatre à sept années d’études doctorales devraient procurer. L’échelle salariale du psychologue commence à 25,05 $ l’heure, alors qu’un médecin de famille peut facturer 57,05 $ pour 30 minutes de psychothérapie, puis 28,55 $ pour chaque tranche de 15 minutes supplémentaires de psychothérapie (ce qui totalise 114,15 $ l’heure) (manuel de facturation des médecins omnipraticiens, p. 224).

Si nous refusons le poste attribué, nous avons l’obligation de rembourser la bourse. Ce remboursement s’additionne alors à une dette moyenne de 24 764 $, que 66 % des étudiants au doctorat rapportent avoir cumulée durant leurs études universitaires. Exiger un tel remboursement est une démonstration concrète du peu de considération que le gouvernement porte au travail des internes en psychologie dans le réseau public. Dans sa chronique, M. Ferrandez suggère même que les doctorants en psychologie qui décident de ne pas travailler dans le secteur public remboursent leurs droits de scolarité. Or, les médecins qui terminent leurs études n’ont pas à rembourser le salaire gagné durant leur résidence ni leurs droits de scolarité, s’ils choisissent de travailler en pratique privée ou de quitter la province.

Le Québec vivant une crise sans précédent et les besoins en santé mentale étant criants, nous considérons qu’il est primordial que le gouvernement reconnaisse l’apport indéniable tant des internes que des psychologues au sein du système de santé public québécois. Une telle reconnaissance devrait entre autres se refléter par des conditions de travail et un salaire à la hauteur de leur expertise. La pérennité des services en psychologie dans le réseau public en dépend.

* Cette lettre est appuyée par plus de 260 signataires.

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