La directive d’embauche «Les Canadiens d’abord» dans les universités

«Les universités canadiennes produisent d’excellents diplômés des programmes de doctorat pour des emplois permanents qui n’existent tout simplement pas», écrit l'auteur.
Photo: Getty Images «Les universités canadiennes produisent d’excellents diplômés des programmes de doctorat pour des emplois permanents qui n’existent tout simplement pas», écrit l'auteur.

Les sciences humaines traversent une crise prolongée. Les universités canadiennes produisent d’excellents diplômés des programmes de doctorat pour des emplois permanents qui n’existent tout simplement pas. Le principal facteur est la proportion croissante de l’enseignement de premier cycle qui est offert par des enseignants à temps partiel ou occasionnels employés de façon précaire. Il en résulte que peu d’emplois permanents sont annoncés.

Cela dit, le fait qu’un nombre croissant de personnes embauchées soient des ressortissants étrangers qui n’ont pas été formés au Canada n’aide pas. Cette situation démontre la fâcheuse tendance du monde universitaire à assimiler l’excellence à l’école qu’un candidat a fréquenté, ce qui place les diplômés canadiens dans une position nettement désavantageuse. Il n’est pas rare de seulement avoir des postulants étrangers dans des concours de recrutement comptant plus de 100 candidats.

Le sentiment de colère, voire de trahison, est palpable chez les jeunes diplômés hautement qualifiés et les enseignants précaires.

 

La controverse autour de la sous-représentation des Canadiens dans nos universités n’est pas nouvelle. Selon une estimation, la proportion de professeurs canadiens était passée de 75 % en 1961 à 49 % en 1968. Une fois établis dans les universités canadiennes, les universitaires étrangers avaient tendance à embaucher des personnes qui leur ressemblaient. La controverse a mené à la création de la politique « Les Canadiens d’abord » dans l’embauche universitaire en 1981.

Entre 1981 et 2001, les universités canadiennes étaient tenues de mener d’abord une recherche canadienne avant d’ouvrir le poste aux non-citoyens ou aux résidents permanents si elles ne pouvaient trouver de candidat qualifié. Naturellement, il y a toujours eu des exemptions pour les disciplines telles que la biotechnologie et l’informatique, lorsqu’il y avait une pénurie avérée de talents canadiens ou lorsque l’université était en mesure d’attirer une grande vedette universitaire.

La politique à deux vitesses, d’abord adoptée par les libéraux de Pierre Trudeau, a survécu aux années Brian Mulroney et à l’accord de libre-échange pour mourir sous les libéraux de Jean Chrétien.

Pénurie de main-d’œuvre ?

Le changement de politique de 2001, qui faisait suite à l’exemption générale accordée au nouveau programme des chaires de recherche du Canada l’année précédente, a été motivé par des prédictions apocalyptiques sur la pénurie à venir de candidats qualifiés, compte tenu de l’augmentation prévue des inscriptions dans les universités. En 2000, l’Association des universités et collèges du Canada a publié un rapport qui mettait en garde contre une grave pénurie de main-d’œuvre, prédisant qu’il faudrait embaucher 32 000 nouveaux professeurs d’ici 2010.

En réponse, le gouvernement fédéral a assoupli la politique, permettant aux universités de faire de la publicité à l’échelle nationale et internationale en même temps. Mais avec la promesse que les Canadiens qualifiés seraient toujours les premiers embauchés. La politique « Les Canadiens d’abord » demeure donc en vigueur aujourd’hui, du moins en théorie.

Après avoir obtenu le feu vert, les universités canadiennes ont utilisé le Programme des travailleurs étrangers temporaires du gouvernement fédéral comme principal moyen d’embaucher des employés permanents de l’extérieur du pays. Le programme est toutefois censé se limiter aux secteurs où il existe une pénurie avérée de main-d’œuvre, et c’est là que le bât blesse.

L’argument selon lequel il existe une pénurie de main-d’œuvre au Canada dans le domaine des sciences humaines est tout simplement insoutenable.

Il est étrange de lire les anciennes prédictions sur la pénurie de main-d’œuvre à venir, car les choses ne se sont pas passées ainsi. Tout cela n’était qu’un mirage.

Priorité canadienne

 

Les inégalités qui en résultent sont frappantes. L’Association canadienne des professeures et professeurs d’université (ACPPU) a soulevé cette question dès 2015 en accusant les universités d’abuser du Programme des travailleurs étrangers temporaires. Selon le président de l’ACPPU, David Robinson, « la réalité est qu’il y a des dizaines d’universitaires canadiens qualifiés qui sont employés sous des contrats temporaires et à temps partiel et qui devraient être considérés pour des postes à temps plein ».

À l’heure actuelle, la loi canadienne exige que toutes les offres d’emploi des professeurs comportent la mention suivante : « On encourage tous les candidats qualifiés à postuler ; la priorité sera toutefois accordée aux Canadiens ainsi qu’aux résidents permanents. » Dans la pratique, cependant, que signifie être « qualifié » ? S’agit-il de toute personne qui est un candidat solide, qui publie activement et qui enseigne efficacement, ou s’agit-il du meilleur candidat disponible dans le bassin international de candidats ? La signification de l’expression « priorité » accordée aux Canadiens n’est pas plus précise.

La plupart des universités semblent toutefois suivre l’exemple de l’Université de l’Alberta, qui insiste sur le fait que la citoyenneté canadienne ou la résidence permanente n’a d’importance que lorsque deux candidats ont « les mêmes qualifications selon les critères annoncés ». Cette formulation consacre effectivement une recherche d’emploi internationale élémentaire, bien qu’elle nécessite le dénigrement ultérieur des candidats canadiens pour justifier le choix final.

Un autre facteur important à prendre en considération est la priorisation souhaitable depuis longtemps des critères d’égalité, de diversité et d’inclusion dans le recrutement. Par conséquent, tout rétablissement de la politique « Les Canadiens d’abord » ne doit pas constituer un obstacle à ces efforts. Une façon de faire, tout en soutenant nos propres diplômés, est de reconnaître les étudiants étrangers formés au Canada dans le bassin d’emplois prioritaires.

Je crois qu’il est temps de rétablir la politique à deux vitesses, car il n’y a pas de pénurie de candidats bien qualifiés, voire excellents, déjà au Canada. Dire qu’il n’y a pas de Canadiens ou de résidents permanents qualifiés pour ces postes est un mensonge pas très subtil. Nos titulaires de doctorat méritent plus qu’un travail précaire à temps partiel ou occasionnel.

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