Arrêter les démolitions du patrimoine moderne

«Rappelons qu’une des mesures phares introduites par la modification législative concerne l’inventaire», explique l'autrice.
Photo: Mario Dufour «Rappelons qu’une des mesures phares introduites par la modification législative concerne l’inventaire», explique l'autrice.

La Loi sur le patrimoine culturel modifiée fut adoptée par l’Assemblée nationale voilà moins d’un an, le 1er avril 2021, dans le but d’améliorer la sauvegarde et la mise en valeur du patrimoine immobilier du Québec, du moins de l’ancien. Rappelons qu’une des mesures phares introduites par la modification législative concerne l’inventaire. Les municipalités régionales de comté ont l’obligation d’adopter un tel relevé des immeubles et des ensembles d’intérêt patrimonial situés sur leur territoire, du moins pour ceux datant d’avant 1940, l’inclusion d’éléments plus jeunes relevant pour le moment uniquement de leur bon vouloir. La ministre de la Culture et des Communications n’a pas jugé pertinent de repousser cette limite, malgré les inquiétudes exprimées par plusieurs personnes et organismes au sujet du patrimoine récent lors des consultations publiques entourant le projet de loi.

Depuis lors, en mai 2021, à Québec, l’église Saint-Louis-de-France, œuvre de l’architecte Robert Blatter dont la présence monumentale était familière sur la route de l’Église depuis les années 1960, a été démolie, malgré son intérêt patrimonial reconnu à la fois par le Conseil du patrimoine religieux du Québec et la Ville. Mis en vente par la paroisse, l’édifice a été acheté par le gouvernement pour son grand terrain afin d’y construire la toute première maison des aînés de la région de la Capitale-Nationale. Un sort semblable attend le palais de justice de Saint-Hyacinthe dont l’actualisation a été jugée irréalisable ; le ministère de la Justice préfère construire à neuf, sur le même site, faisant ainsi table rase de l’édifice conçu en 1963, par les architectes Desnoyers Brodeur Mercure, qui a belle prestance sur le parc Casimir-Dessaulles.

L’hôtel de ville de Sept-Îles, un ensemble civique signé par Affleck, Desbarats, Lebensold, Dimakopoulos, Michaud et Sise, témoin de la vitalité et de l’ambition de la ville au tournant des années 1950, est, lui, en sursis. Le maire Réjean Porlier, qui voulait sa démolition, ne s’est pas représenté aux élections municipales de novembre 2021 et, pour son successeur, la construction d’un nouvel édifice pour reloger les services administratifs de la Ville n’est plus une priorité.

Sombre tableau auquel il faut ajouter le péril qui pèse sur le campus planifié par l’architecte Jean-Marie Roy en 1957-1958, à la demande des Sœurs de la congrégation de Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours établie dans le village de Saint-Damien-de-Buckland depuis 1892. L’avenir de cet ensemble formé des anciens pavillons de l’orphelinat Sacré-Cœur et du grand immeuble de l’École normale, devenue Collège de Saint-Damien en 1971, est lourdement compromis. En décembre 2021, le ministre de l’Éducation a annoncé la construction d’un nouvel édifice pour l’école primaire et, dans un même élan, la démolition de la haute barre dont est propriétaire le Centre de services scolaire de la Côte-du-Sud.

Dans ces pages, le 22 janvier dernier, Jean-François Nadeau rapportait les propos du maire de Saint-Damien, Sébastien Bourget, qui à la fois, déplore la décision et s’en réjouit. Nous pouvons comprendre, vu l’ampleur de l’héritage bâti de la congrégation de Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours localisé sur le territoire qu’il administre. Outre l’ensemble moderne implanté sur les hauteurs de l’agglomération, il comprend la maison mère située en son cœur ainsi que le domaine du Lac-Vert plus excentré. En décembre 2020, les religieuses ont fait don à la municipalité de cette ancienne ferme, qui fut un hospice après avoir été un monastère. En avril dernier, un comité de développement municipal a été créé pour veiller à l’avenir de ce site bucolique. Par ailleurs, Saint-Damien serait sur le point de devenir propriétaire du couvent. Ce dernier est cité en vertu de la Loi sur le patrimoine culturel depuis 2013, et le domaine du Lac-Vert ainsi que le Collège de Saint-Damien sont relevés dans l’inventaire de la MRC de Bellechasse réalisé par la Société d’histoire de Bellechasse et publié sur le Répertoire du patrimoine culturel du Québec.

Les deux premières orientations du Plan d’action pour l’application des recommandations du rapport du Vérificateur général à l’origine de la révision législative, plan rendu public par le ministère de la Culture et des Communications en octobre 2020, visent à mieux accompagner les citoyens et à renforcer le partenariat avec les municipalités. Saint-Damien-de-Buckland, dont la responsabilité patrimoniale est immense vu l’ampleur de l’héritage des sœurs et où des citoyens s’opposent à la démolition du Collège de Saint-Damien dont l’intérêt est apprécié localement, n’est-il pas un partenaire idéal pour mettre en œuvre une telle collaboration afin d’assurer la pérennité du patrimoine ancien et moderne ?


Une version précédente de ce texte, qui mentionnait que Réjean Porlier ne s’est pas représenté aux élections municipales de novembre 2020, a été corrigée.

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