Trois idées reçues sur la crise ukrainienne

Le leadership des États-Unis est indispensable pour gérer la crise, explique l'auteur. En photo, des soldats américains s'apprêtent à embarquer pour l'Europe, le 3 février 2022.
Photo: Allison Joyce Agence France-Presse Le leadership des États-Unis est indispensable pour gérer la crise, explique l'auteur. En photo, des soldats américains s'apprêtent à embarquer pour l'Europe, le 3 février 2022.

La crise ukrainienne véhicule plusieurs idées reçues fondées sur une interprétation de l’histoire qui mérite d’être nuancée, en particulier trois affirmations qui faussent le jugement sur l’enjeu ukrainien. S’il ne faut pas exagérer indûment la menace que pose celui-ci, il ne faut pas non plus sombrer dans une attitude angélique.

Si seulement l’OTAN ne s’était pas élargie

Certains imputent en grande partie la faute et l’origine de cette crise à l’OTAN. Si depuis le milieu des années 1990 la politique d’élargissement n’avait pas été mise en œuvre, nous n’en serions pas là, selon eux, car la Russie se serait sentie rassurée et non trahie. C’est un mythe, pourtant, qu’invalide la lecture des archives. Celles-ci démontrent que la Russie avait alors pris acte du fait que l’élargissement était inéluctable et représentait le choix des pays de l’Europe de l’Est. Jusqu’à ce que Poutine réécrive l’histoire, la fameuse promesse du « pas un pouce vers l’est », exprimée lors du processus de réunification de l’Allemagne en 1990, n’avait rien à voir avec la garantie de ne jamais inclure un jour la douzaine de pays qui se sont ajoutés depuis. À l’époque, il n’était nullement question d’isoler la Russie.

Eltsine d’abord, Poutine ensuite ont ponctuellement fait part de leur intérêt de rejoindre l’Organisation, pour chaque fois finir par rejeter cette possibilité. Ils ont tout de même accepté de participer à des mécanismes communs, tel le conseil OTAN-Russie créé en 1997 pour encadrer la coopération. Poutine, en revanche, s’est graduellement appliqué à démanteler les acquis de la fin de la guerre froide, craignant bien plus la propagation de la démocratie que celle de la sécurité occidentale en Eurasie. Cette attitude explique ses interventions en Géorgie (2008) et en Ukraine (depuis 2014). Ces pays essuient les foudres de Moscou parce que Poutine souhaite préserver la sphère d’influence de la Russie — en fait sa vision autoritaire et colonialiste — sur son « étranger proche ».

Il n’empêche que non seulement l’adhésion à l’OTAN relève du libre choix de ces pays, dont les populations appuient fortement l’inclusion, mais qu’en outre c’est Bruxelles qui a tendu en 2008 une perche à Kiev et à Tbilissi, inquiets des velléités revanchardes de la Russie. Revenir sur la décision de l’élargissement constituerait une grave erreur et accorderait à Poutine ce droit de veto qu’il recherche ardemment (comme à l’époque soviétique). Sans parler de ses exigences farfelues sur le retrait des forces et des bases de l’OTAN de certains pays de l’Est.

Si seulement les États-Unis ne paniquaient pas

Plusieurs estiment que la réaction américaine (et canadienne) est exagérée et cède à la panique. L’OTAN serait-elle devenue l’agresseur et la Russie la victime de ce militarisme ? La panique est certainement mauvaise conseillère. Mais s’agit-il vraiment d’une panique ? Ou plutôt de la peur de perdre toute crédibilité quant aux menaces de représailles devant les pressions militaires que Poutine exerce ? Après les invasions de la Géorgie et de la Crimée, qui peut en effet exclure le scénario d’une incursion en territoire ukrainien ? La dissuasion est donc primordiale pour accroître, chez le leader russe, le coût exorbitant d’une action militaire et éviter qu’il réitère en Ukraine les scénarios de 2008 et de 2014. On peut renverser la perspective : il se peut que ce soit lui qui soit pris au piège, en ayant sous-estimé la réaction du gouvernement Biden. La panique n’est peut-être pas là où on le pense.

De surcroît, la désinformation anglo-saxonne sur l’attroupement russe à la frontière ukrainienne n’a absolument rien à voir avec celle sur les armes de destruction massive présumées en Irak en 2003 : les déploiements russes sont visibles par tous les satellites. En ce qui concerne le président Biden, dans la foulée du retrait de l’Afghanistan, il ne pouvait demeurer coi face aux perspectives d’invasion russe. Les experts auraient tôt fait de qualifier la diplomatie américaine d’inepte. Le leadership des États-Unis est indispensable pour gérer la crise, car les messages qu’envoient les décisions de Biden auront un impact déterminant sur la réputation des États-Unis quand surviendront d’autres événements, comme une menace chinoise contre Taïwan, par exemple. Bref, là où certains perçoivent une crise de panique de la part de Washington, on peut plutôt estimer qu’il s’agit d’une prise de conscience réelle de la gravité de la crise et de ses conséquences.

Si seulement l’Ukraine était neutre

Quelles portes de sortie de crise s’offrent à nous ? La solution diplomatique demeure optimale, à la condition que les réponses américaines satisfassent les exigences russes, une issue improbable. Un moratoire sur l’adhésion ukrainienne à l’OTAN est envisageable, s’il est accompagné d’une démilitarisation de la région du Donbass (14 000 morts depuis 2014). Une médiation discrète chinoise ou hongroise semble également concevable, tout autant qu’une suspension des hostilités et une remise à plus tard de la résolution du conflit. Par contre, la solution parfois avancée que Kiev déclare la neutralité de l’Ukraine, comme dans le cas de l’Autriche en 1955, est farfelue pour deux raisons.

D’une part, le contexte est complètement différent aujourd’hui. Si les Autrichiens se sont vu imposer leur neutralité par les grandes puissances de l’époque, les Ukrainiens, eux, refuseraient un tel statut. Nous ne sommes plus à l’ère de la guerre froide, lorsque les grandes puissances décidaient du sort des petites sans que celles-ci aient voix au chapitre.

D’autre part, l’Ukraine a été dans les faits « neutre » entre 1992 et 2008, et on ne peut pas conclure que ce statut a servi sa quête de sécurité. Rappelons que Kiev a accepté en 1994 de remettre ses armes nucléaires entre les mains de Moscou en échange de garanties de sécurité de la part du gouvernement russe. Celui-ci devait respecter l’intégrité territoriale de l’Ukraine (s’il avait pu deviner la suite, Kiev les aurait peut-être conservées, ces armes). Il est enfin ironique de constater que la neutralité est désormais remise en question par des pays aussi pacifiques que la Suède et la Finlande, qui l’ont pratiquée depuis des décennies et qui envisagent aussi une demande d’adhésion à l’OTAN.

Imaginons l’analyse qu’auraient faite les experts si les États-Unis de Donald Trump avaient massé quelque 100 000 soldats le long de la frontière est-canadienne, menaçant de faire une incursion militaire en sol québécois ou ontarien afin d’y acquérir une portion de territoire qu’ils auraient estimée historiquement leur ! Il y a fort à parier que nous aurions paniqué en cherchant par tous les moyens à dissuader Washington (au secours, Paris, Londres, Pékin, l’OTAN, l’ONU ?) et que nous n’aurions convaincu absolument personne du mérite de la « neutralité » devant une telle menace.

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