La place des intervenants en soins spirituels

La raison de cette exclusion est nébuleuse et incohérente, estiment les signataires.
Manon Allard Getty Images La raison de cette exclusion est nébuleuse et incohérente, estiment les signataires.

Au cours de la dernière semaine, les techniciens et les professionnels du réseau de la santé ont été informés de la mise en place de l’arrêté ministériel 2022-003, qui vise à leur offrir de meilleures conditions de travail, sous forme d’incitation salariale et de protection. Nous nous réjouissons que le ministère œuvre pour enfin reconnaître le travail des employés de la santé de la catégorie 4, jusqu’ici oubliés durant la pandémie. Une diversité de titres d’emploi est concernée : agents de planification et de programmation, techniciens en cytogénétique clinique, nutritionnistes, ingénieurs biomédicaux, coordonnateurs techniques, etc.

Au départ, plusieurs titres d’emploi ont été oubliés, mais ont finalement intégré la liste après différentes discussions entre les représentants syndicaux et le ministère. Malheureusement, à ce jour, des groupes d’emplois ne sont toujours pas réintégrés : les conseillers en enfance inadaptée, les thérapeutes par l’art, les organisateurs communautaires, les conseillers en génétique, les intervenants en soins spirituels, etc.

Ces travailleuses et travailleurs ont pourtant contribué à la lutte contre la pandémie dès le début, grâce à leur expertise, en travaillant pour les services de santé publique, les services à la jeunesse et les services en santé mentale et physique. Ils ont fait preuve de flexibilité, d’adaptation et d’acharnement au travail. Certains ont dû se réinventer le temps de la pandémie en devenant aides de service auprès des patients atteints de la COVID-19. D’autres n’ont pas hésité à participer aux projets novateurs du ministère pour mieux soigner la population.

Comme travailleurs de la santé de ces groupes exclus, mais en particulier comme professionnels des services spirituels, nous trouvons la raison de cette exclusion nébuleuse et incohérente. Sans explication de la part du ministère, qui vient exclure une profession nécessitant au minimum un diplôme universitaire, il nous est difficile de ne pas conclure qu’il s’agit là d’un choix politique. Pour faire un clin d’œil à l’ouvrage d’Aurélie Lanctôt Les libéraux n’aiment pas les femmes. Essai sur l’austérité, nous en déduisons que le ministère ignore la qualité des intervenants en soins spirituels ainsi que le besoin éthique qu’est la prise en compte de la spiritualité des personnes en contexte de soin, selon l’article 100 de la Loi sur les services de santé et les services sociaux.

Alors que la CAQ cherche de plus en plus à défendre sa prétendue laïcité, elle nous démontre récemment une tendance à s’allier avec le pouvoir des autorités religieuses établies lorsqu’il est question d’accompagnement et de soutien, notamment sur la question des non-vaccinés, plutôt qu’à consulter ses propres fonctionnaires experts du religieux et du spirituel en matière de santé, à l’approche non confessionnelle, de surcroît.

Pourquoi les intervenants en soins spirituels, professionnels qualifiés, ainsi que d’autres sont-ils exclus, bien qu’ils aient été au front dès le début de la pandémie ? Pourquoi exclure celles et ceux qui ont été présents au chevet des personnes en fin de vie, dont les personnes décédées des suites du virus et leurs proches obligés à faire leurs ultimes adieux de façon restreinte ? Pourquoi exclure celles et ceux qui ont été une écoute et une présence dans les moments sombres de couloirs hospitaliers et de centres d’hébergement ?

Pourquoi exclure celles et ceux qui œuvrent en santé mentale et qui dénoncent les abus spirituels trop fréquents ? Pourquoi exclure celles et ceux qui sont sur appel et qui se rendent parfois la nuit à l’hôpital pour accompagner les proches d’un enfant qui se trouve entre la vie et la mort ? Pourquoi exclure celles et ceux qui sont présents pour accompagner les patients recevant l’aide médicale à mourir et leurs proches ? Pourquoi exclure ces professionnels qui travaillent tous les jours avec les équipes multidisciplinaires des centres hospitaliers et d’hébergement pour offrir les soins les plus adaptés et complets aux usagers ?

Quelles sont les raisons pour que le gouvernement ne reconnaisse pas le travail fait au sein de ces services ? Nous, professionnels des services spirituels, aimerions les entendre.

Que le ministère sache que les associations et les groupes qui ont chapeauté notre profession depuis plus de soixante ans ont vécu ce genre de revers, d’oubli et ont dû faire face aux décideurs ministériels, pour qui il était souvent plus facile de tendre la main aux autorités religieuses concernant la gestion de la question des besoins spirituels et religieux, comme en témoignent nos archives. N’oubliez pas aussi que ce secteur, qui s’est professionnalisé de peine et de misère, s’appuie aujourd’hui sur plus de 60 ans de recherche sur la religion, la spiritualité et la santé.

Notre champ de pratique a dû faire face à des jeux d’exclusion et de discrimination envers les femmes et les personnes issues des minorités. Quand on voit le ministre Lionel Carmant interpeller les autorités religieuses pour discuter des approches à employer auprès des non-vaccinés, on ne peut que penser que l’histoire se répète. Bien que nous ayons les épaules larges et que nous soutenions à la fois le moral des patients, de leurs proches et parfois même des employés des hôpitaux, nous sommes, nous aussi, fatigués. Car nous devons également porter le poids du malaise du spirituel et du religieux au Québec, en plus des incongruités ministérielles et du mépris des hautes instances.

Nous espérons de tout cœur que notre dur labeur, reconnu quotidiennement par nos patients, mais pas par notre ministère, semble-t-il, sera rapidement considéré et que nous serons, au même titre que nos collègues professionnels syndiqués avec l’APTS, ajoutés à cet arrêté ministériel.

*Cette lettre est cosignée par :
 

Amélie Villeneuve, intervenante en soins spirituels, Montréal 

Pierre Alexandre Richard, intervenant en soins spirituels, Montréal

Jean-Bosco Gakwisi, intervenant en soins spirituels et superviseur enseignant ACSS, Montréal

Doreen Shalla, intervenante en soins spirituels, Montréal

Charbel Ibrahim, intervenant en soins spirituels, Montréal, vice-président ACSS-Québec

Catherine Rioux-Crochetière, intervenante en soins spirituels, Montréal

Dominique Nguyen, intervenant en soins spirituels, Montréal

Nancy Johnson, présidente de ACSS

Susan Buell, intervenante en soins spirituels, Montréal

Martine Caillier, Intervenante en soins spirituels, Montréal

Lana Kim McGeary et Maryia Halaburda, intervenantes en soins spirituels, Montréal

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