Penser hors système au-delà de l’angélisme

«Nous participons souvent au système que nous dénonçons. Le pari de la vie hors système vise à dépasser nos contradictions dans le but de cheminer vers une plus grande cohérence entre nos actes et nos aspirations», écrivent les auteurs.
Photo: Getty Images «Nous participons souvent au système que nous dénonçons. Le pari de la vie hors système vise à dépasser nos contradictions dans le but de cheminer vers une plus grande cohérence entre nos actes et nos aspirations», écrivent les auteurs.

La vision occidentale du « progrès » a imposé un modèle hégémonique de vivre, de produire et de nous organiser, aux prétentions désormais planétaires. Le développement du capitalisme, qui a étendu son empire sur la nature et les peuples du monde, ainsi que les révolutions industrielles successives à la source d’incessantes innovations technologiques nous ont conduits à un monde globalisé, colonisé, aseptisé et lisse, comme les écrans froids omniprésents de la révolution numérique. À l’image de la matrice sans cesse renouvelée, nous ne serions que les éléments interconnectés d’une masse unifiée par la pensée et l’agir consumériste de la civilisation du pétrole et de l’iPhone. Abandonnant nos derniers fragments de liberté et nos intentions créatrices, nous aurions capitulé devant la force colossale du système. La « dame de fer » nous avait prévenus : « There is no alternative. »

Si le système domine, il peine à s’imposer. Il est même aujourd’hui largement contesté pour avoir engendré l’ère de l’anthropocène, qui nous mène collectivement au bord du gouffre. Et l’histoire de son imposition est tout autant faite de crises et de résistances, de révoltes et d’innovations (sociales cette fois-ci) pour explorer d’autres manières de vivre, de produire et de nous organiser. Le système n’a jamais fait l’unanimité. Il porte même en son sein les ferments de sa critique et de son dépassement.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un texte paru dans la revue Possibles, automne 2021, volume 45, no 2.

Alors que nous célébrions l’année dernière les 150 ans de la Commune de Paris, le récent Appel zapatiste de janvier 2021, Une déclaration… pour la vie, témoigne de la vitalité de ces dynamiques sociales. « Nombreux sont les mondes qui vivent et qui luttent dans le monde, et toute prétention à l’homogénéité et à l’hégémonie porte atteinte à l’essence de l’être humain : la liberté. L’égalité de l’humanité se trouve dans le respect de la différence. C’est dans sa diversité que se trouve sa ressemblance », nous disent les zapatistes depuis le sud du Mexique.

Dans une perspective à la fois historique et actuelle, globale et locale, le dernier numéro de la revue Possibles ouvre une fenêtre sur la pluralité des univers sociaux qui nous entourent, témoignant des diverses expériences, passées et présentes, ici et ailleurs, de la liberté et des multiples communautés autonomes qui parcourent le chemin de l’utopie-en-train-de-se-faire. Son intention est d’offrir une exploration critique des façons d’incarner ces autres mondes et de les révéler pour faire imploser la prétention hégémonique du modèle dominant. Afin, pour paraphraser le poète Gaston Miron, d’« arriver à ce qui commence ».

L’une des premières étapes est probablement de considérer, comme cela a été énoncé par l’auteur décroissant Pierre Thiesset, que « l’économie est un château de cartes dont nous sommes nous-mêmes les cartes ». Nous participons souvent au système que nous dénonçons. Le pari de la vie hors système vise à dépasser nos contradictions dans le but de cheminer vers une plus grande cohérence entre nos actes et nos aspirations. Ces expérimentations d’autres vies possibles ne sont pas qu’une question théorique ou de perception. Elles s’enracinent dans un vécu et des approches à la fois individuelles et collectives qui nous rappellent, finalement, que le système n’est pas immuable. De véritables solutions persistent.

Au-delà de son degré de radicalité, de sa capacité à démocratiser les discussions éthiques, de sa créativité en matière de pratiques économiques ou encore de sa gestion interne des dynamiques politiques, le travail hors système suppose d’ouvrir une brèche. Car pour sortir du capitalisme et du néolibéralisme, il convient d’opérer un retournement mental, sortir de ses certitudes et de sa zone de confort. Partir à l’aventure et créer sa vie, défricher de nouveaux horizons et percevoir la réalité sous un angle différent.

C’est aussi le but du travail collectif qui a mené à ce numéro. Il constitue une invitation à faire circuler les idées qui ont le potentiel d’orienter notre société vers une réelle démocratie, une résilience écologique et une coopération indispensable pour faire face aux nombreux défis de notre temps. La crise sanitaire que nous traversons avec la pandémie de COVID-19 en est un exemple éloquent.

En revisitant la Commune de Paris et l’insurrection zapatiste au Chiapas, en nous replongeant dans les valeurs fondatrices et les défis vécus par les expériences collectives menées à Auroville, en Inde, ainsi qu’au Rojava kurde, nous cherchons de nouvelles pistes, de nouveaux sentiers à emprunter. De même qu’en nous inspirant des expériences locales du Projet Bâtiment 7 à Pointe-Saint-Charles, de la communauté intentionnelle Le Manoir dans la baie des Chaleurs ou encore du Collectif La Nuée à Saint-Didace. Les régions du Québec peuvent aussi revêtir le visage atypique du renouveau et de la transition écologique et sociale, si l’on sait y porter un œil neuf et attentif.

Il ne faut cependant pas sombrer dans l’angélisme naïf. Ces initiatives méritent un regard critique. Le système ne cédera pas facilement. Comme nous le confirment les initiatives de citoyens et citoyennes de Montréal-Nord durant la crise du coronavirus, le système continue de condamner à l’exclusion sociale une partie de la population. En somme, vivre hors système prend aussi la forme d’une expérience subie et non souhaitée. C’est d’ailleurs tout le défi de la transition : la subir ou la provoquer. 
 

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