Jean-Claude Corbeil, un immense savant

Capture d'écran d'une entrevue de Jean-Claude Corbeil réalisée en 2019 par le Centre de recherche interuniversitaire sur le français en usage au Québec, publiée sur YouTube
Photo: YouTube / CRIFUQ Capture d'écran d'une entrevue de Jean-Claude Corbeil réalisée en 2019 par le Centre de recherche interuniversitaire sur le français en usage au Québec, publiée sur YouTube

On se souviendra de Jean-Claude Corbeil d’abord comme d’un immense savant. La bibliographie des écrits de ce linguiste brillant, méticuleusement présentée sur le site que ses collègues de l’Université de Sherbrooke maintiennent à sa mémoire, est admirable. Mais plus admirable peut-être, et plus rare encore, est le fait qu’il ait accepté de mettre cette science au service d’une société que tout éloignait de sa langue, en se consacrant à toutes les causes qu’il avait décidé de servir pour la protéger. De l’Office québécois de la langue française et de la Charte de la langue française à ses grands projets lexicographiques, Jean-Claude s’est beaucoup dépensé. Il a raconté cette riche histoire dans son beau livre sur les politiques linguistiques du Québec, publié sous le titre L’embarras des langues (Québec Amérique, 2007).

Je l’ai connu alors que l’époque de ses engagements publics était déjà derrière lui et qu’il donnait toute son énergie à notre Académie. Avec Claude Lévesque et Jacques Allard, ses grands complices, il fut le premier à m’y accueillir. Fragile, menacé, toujours incertain, l’avenir de l’Académie des lettres lui semblait celui-là même de notre langue : cet avenir, aimait-il répéter, exigeait un engagement de fond. Son exemple était inspirant, lui qui se dévouait aux tâches les plus humbles. Sa modestie s’accompagnait d’une forme très joyeuse d’ironie. En acceptant la fonction de secrétaire, rôle qu’il assuma de manière exemplaire pendant de nombreuses années, il réalisait peut-être un désir enfoui, celui de devenir archiviste. Lauréat de tant de prix prestigieux, travailleur infatigable, Jean-Claude trouvait maintenant son plaisir dans la vie de notre compagnie, où il avait plusieurs amis.

J’ai le souvenir ému d’un homme déjà fatigué par tant de travaux savants et d’engagements publics exigeants qui s’adonnait à présent aux corvées les plus ordinaires, déménageant des boîtes de documents accumulés depuis notre fondation, négociant des espaces pour entreposer notre histoire, se faisant livreur des ouvrages soumis pour nos prix annuels ou servant des croustilles lors de réceptions pour lesquelles l’État n’avait pas un sou. Saluant la générosité de Lise Bissonnette, qui avait rendu possible le soutien de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, il travaillait sans relâche pour que cette entente ouvre la voie d’une reconnaissance de l’État. Il évoquait en riant son homologue de l’Académie française, Mme le secrétaire perpétuel, Hélène Carrère d’Encausse, qui l’avait reçu en 2010 pour lui remettre le Grand Prix de la francophonie, avec tout le faste réservé à ceux qui sont introduits sous la coupole.

Il m’arrivait de l’accompagner à gauche et à droite, nous habitions à trois portes l’un de l’autre, son humeur invariablement tranquille était l’exemple du stoïcisme des grands clercs de l’État, un mélange de générosité, d’équanimité, d’optimisme. Il aimait la Grèce, souveraine et fière de sa langue, l’île d’Amorgos où il était allé si souvent avec sa compagne, Ariane Archambault, collaboratrice de la première heure du Dictionnaire thématique et visuel, disparue trop tôt en 2006. Il aimait la musique, il suivait fidèlement depuis le début l’intégrale des cantates de Bach à la salle Bourgie, où nous nous rendions ensemble chaque mois les dimanches après-midi. Nous partagions sur ce registre quelques passions discrètes, qui allaient bien au-delà des dictionnaires. Grand lecteur, surtout d’essais, il aimait aussi le café, et je le retrouvais souvent alors qu’il était attablé seul sur une terrasse de l’avenue Bernard, plongé dans un livre. Devenu plus vieux, il aimait rappeler les causes qu’il avait servies, les luttes de la Catalogne, les défis de l’Afrique francophone, où il avait beaucoup d’amis, le destin de l’Acadie, la tragédie de l’indécision du Québec, mais devant les érosions dont nous sommes aujourd’hui témoins, là où on aurait attendu une forme d’amertume, il demeurait serein, son sourire était quasi bouddhique.

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