Un mythe fondateur qui a la peau dure, celui de Montréal

Pourquoi ne pas lancer un chantier pour renouveler le récit fondateur de Montréal, suggère l'auteur.
Photo: The Canadian Press Pourquoi ne pas lancer un chantier pour renouveler le récit fondateur de Montréal, suggère l'auteur.

À plusieurs reprises, Gérard Bouchard a souligné la fragilité des mythes fondateurs québécois hérités du passé. Un cas semble faire exception, celui de la fondation de Montréal.

L’anecdotique et religieuse histoire des premiers moments de la mission catholique de Ville-Marie sous la gouverne de Paul Chomedey sieur de Maisonneuve et de Jeanne Mance a résisté à l’effritement d’autres récits historiques issus du passé canadien-français. Il a pris forme au XIXe siècle, à partir de quelques faits sommairement rapportés au XVIIe siècle par les Relations des Jésuites, le sulpicien Dollier de Casson et l’hospitalière Marie Morin. Au XXe siècle, les travaux plus étoffés ou critiques des Marie-Claire Daveluy, Marcel Trudel, Louise Dechêne, Rémi Savard et autres experts ont permis de mettre à jour et de contextualiser cette image d’Épinal historique sans qu’elle perde toute sa force d’évocation.

Comment expliquer que le « mythe fondateur » montréalais ait pu traverser le temps ? Premier atout : dès sa naissance, ce récit a pris la forme d’une « petite histoire » pleine de personnages, de détails du quotidien, de péripéties, de drames et de gestes de bravoure faciles à représenter, à raconter, et propres à marquer la mémoire de monsieur et madame Tout-le-Monde.

Deuxième atout : la plupart des écrits et des portraits des protagonistes de cette aventure n’ont pas survécu au temps, hormis quelques actes notariés. Comme en témoigne la désignation de Jeanne Mance comme cofondatrice par la Ville de Montréal en 2012, ce flou relatif a permis à chaque époque de les dépeindre selon ses valeurs, sans avoir l’impression de les trahir.

Troisième atout : à la différence de nombreux mythes fondateurs nés dans la violence de projets coloniaux, de conquêtes, de guerres et d’indépendances nationales, les débuts de cette saga semblent en apparence avoir été portés par des intentions généreuses et une détermination sans faille qui sera couronnée de succès malgré les obstacles. Très tôt, comme le démontre la participation de personnalités anglophones à la première commémoration officielle de la fondation en mai 1917, cela lui valut de rallier des groupes qui, autrement, auraient pu se sentir exclus.

Quatrième atout : grâce à la diversité des acteurs prenant place dans ce récit, il s’est toujours trouvé à un moment ou l’autre des personnes, des communautés religieuses, des sociétés historiques, des historiens, des musées et des médias, sans oublier la Ville elle-même, pour en rappeler, ou commémorer, un aspect ou un personnage.

Cinquième atout : le récit de la fondation s’est déroulé sur un territoire bien circonscrit et « marchable », proche de ceux qu’elle doit toucher. L’archéologie urbaine a permis de rendre visible sa véracité lors des 350e et 375e anniversaires de Montréal par l’installation d’un musée d’histoire et d’archéologie sur le site de la fondation, Pointe-à-Callière, puis d’un lieu d’interprétation mettant en valeur les vestiges du fort de Ville-Marie.

Les mythes fondateurs donnent souvent une image très partielle, sinon partiale, de l’histoire. On doit cependant reconnaître que leur objectif avoué ou inconscient est d’abord de rassembler une communauté autour de représentations collectives. À notre époque très polarisée, il est sain de s’interroger, comme le fait Gérard Bouchard, sur la nécessité de se reconnaître dans quelques « mythes » fondateurs partagés.

En ce sens, le récit de la fondation de Montréal n’a peut-être pas dit son dernier mot. Réinterprété depuis plus d’un siècle par divers moyens — commémorations, monuments, toponymie, recherches, muséologie, fictions —, il offre encore le potentiel de réintégrer dans nos représentations collectives ses acteurs anonymes, autochtones et européens, longtemps confinés dans le rôle de figurants silencieux. Sans attendre le 400e anniversaire de notre métropole pluriculturelle, pourquoi ne pas lancer un chantier, cette fois de manière démocratique et participative, pour renouveler le récit fondateur de Montréal sans toutefois démoniser a posteriori ses acteurs vedettes ? Ce laboratoire serait une excellente occasion de voir comment une société plurielle comme celle du Québec pourrait aujourd’hui s’identifier à l’image qu’on lui présente de son passé et avoir le goût de le célébrer.

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