Jean-Claude Corbeil, pilier de la francisation

Jean-Claude Corbeil est l’un des principaux artisans de la francisation du Québec.
Photo: Bruno Desjardins Jean-Claude Corbeil est l’un des principaux artisans de la francisation du Québec.

Doté d’une compétence et d’un dynamisme hors du commun ainsi que d’une autorité naturelle et bienveillante, Jean-Claude Corbeil a participé étroitement aux grandes étapes ayant jalonné l’élaboration de la politique linguistique québécoise et a exercé une influence déterminante sur l’avenir du français au Québec. Il est l’un des principaux artisans de la francisation du Québec.

En 1970, l’un des engagements du programme électoral de Robert Bourassa est de faire du français la langue de travail : « L’objectif du prochain gouvernement libéral sera de rendre le français prioritaire au Québec et d’en faire la langue d’usage et de travail. » C’est l’Office de la langue française (OLF), alors rattaché au ministère des Affaires culturelles, qui sera chargé de la réalisation de ce programme. Le directeur de l’OLF, Gaston Cholette, recrute un jeune professeur de linguistique de l’Université de Montréal, fraîchement diplômé de l’Université de Strasbourg, Jean-Claude Corbeil. Avec l’équipe de l’organisme, tous deux entreprennent des travaux qui serviront de fondement à la conception d’une stratégie de modification de la situation du français au Québec.

L’Office de la langue française oriente en priorité ses activités vers le dossier de la langue de travail. Dans de nombreuses entreprises, alors principalement dirigées par des anglophones, les employés travaillaient en anglais et ne disposaient pas des termes leur permettant d’exercer leurs activités en français. Dans le but de mettre à leur disposition les termes français des différents domaines d’activité, il fallait mettre au point une méthodologie de la recherche terminologique spécialement adaptée à la francisation des entreprises.

Lors de ses études de doctorat à Strasbourg, Jean-Claude Corbeil avait noué des relations avec de nombreux linguistes et lexicographes français et belges. Afin de réfléchir à la meilleure façon d’établir les terminologies françaises des divers secteurs d’activité économique, il organisera six colloques internationaux réunissant les plus grands experts de la francophonie. Alain Rey et Josette Rey-Debove des Éditions le Robert, Jean Dubois des Éditions Larousse, Joseph Hanse, auteur du Dictionnaire des difficultés du français moderne des Éditions Duculot, Jacques Cellard, chroniqueur linguistique du Monde, pour ne nommer que ceux-ci, acceptent avec plaisir de venir au Québec tous les automnes participer à une retraite terminologique studieuse afin de travailler avec Jean-Claude et son équipe à la mise au point de la méthodologie de la recherche terminologique. Peut-on imaginer une école plus extraordinaire pour les jeunes linguistes d’alors que nous étions ? Notons au passage que la paternité du néologisme terminologue revient à Jean-Claude Corbeil.

À compter de 1974, les milliers de fiches issues des travaux de recherche ont été versées dans la Banque de terminologie du Québec (BTQ) — autre innovation de Jean-Claude Corbeil —, qui deviendra en 1997 le Grand Dictionnaire terminologique (GDT), immense répertoire de termes techniques et scientifiques qui est consulté dans le monde entier.

Avec la collaboration de plusieurs entreprises, Jean-Claude Corbeil conçoit une stratégie de partage des tâches selon laquelle les terminologues de l’OLF se chargeront de l’élaboration des terminologies françaises communes à l’ensemble des organisations (tronc commun de la gestion et tronc commun industriel), ainsi que des principaux secteurs d’activité économique (alimentation, automobile, aéronautique, assurances, exploitation forestière, exploitation minière, raffinage du pétrole, sidérurgie, etc.). Par ailleurs, à l’instar d’Hydro-Québec, qui établira le vocabulaire de l’électricité, Bell Canada s’attaquera à celui des communications téléphoniques, IBM, à celui de l’informatique, le comité interentreprises des banques, à la terminologie bancaire, etc.

Jean-Claude Corbeil s’est révélé un linguiste charismatique qui a su fédérer tous les langagiers — linguistes, terminologues, traducteurs et traductrices, rédacteurs et rédactrices — afin de mettre à la disposition des travailleurs du Québec les termes français qui allaient leur permettre d’exercer leurs activités en français.

Ainsi que l’écrit Jean-Claude dans L’embarras des langues. Origine, conception et évolution de la politique linguistique québécoise (2007) : « L’essentiel de ces travaux servira, le moment venu, à la conception et à la rédaction de la Loi sur la langue officielle (dite loi 22, 1974) et, par la suite, à la mutation de cette loi en Charte de la langue française (loi 101, 1977). » Cet ouvrage remarquable a été couronné par la médaille de l’Assemblée nationale du Québec.

Pour l’accessibilité de la langue

Dans le prolongement des recherches terminologiques qu’il a dirigées, Jean-Claude Corbeil songe à un nouveau dictionnaire sur le modèle des planches de l’Encyclopédie, où c’est l’image qui donne accès aux mots. Ce sera le Dictionnaire thématique visuel, publié par les Éditions Québec Amérique en 1986, qui reçoit un accueil enthousiaste. Les Éditions Québec Amérique recevront le Mercure du produit du Québec en 1987 pour cet ouvrage innovateur. Devenu simplement Le Visuel, le dictionnaire, qui a été traduit dans plus de 35 langues et diffusé tout autour de la planète à plusieurs millions d’exemplaires, constitue à coup sûr un des plus grands succès de l’édition québécoise.

Un apport majeur

 

C’est par l’intermédiaire de Jean-Claude que j’ai fait la connaissance de son éditeur, Jacques Fortin, président de Québec Amérique, alors que Le Visuel connaît un succès remarquable. Un rendez-vous est organisé et je présente à Jacques Fortin mon projet d’un dictionnaire intégrant l’orthographe, mais aussi tous les renseignements utiles sur la grammaire, la syntaxe, la conjugaison, les québécismes, la typographie, les anglicismes afin de constituer un mode d’emploi de la langue française sous toutes ses facettes. Grand amateur de dictionnaires, Jacques Fortin accepte sur-le-champ mon projet et crée la collection « Langue et culture » dirigée par Jean-Claude Corbeil dans laquelle paraîtra la première édition du Multidictionnaire en 1988.

Avec sa disparition, le Québec perd un linguiste éminent, un ami remarquable et généreux qui a consacré l’essentiel de son activité professionnelle à la promotion et au rayonnement de la langue française ici et dans le monde. Sa contribution est immense : Jean-Claude Corbeil a droit à toute notre reconnaissance, à celle du Québec comme à celle de la francophonie.

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