Retrouver le sens du théâtre

«Je ne sais pas si le pire est derrière nous, mais je sais que nous avons un bon bout de chemin à faire encore, et ce, même si les salles ré-rouvrent leurs portes bientôt», écrit l'autrice.
Photo: Collège Ahunstic «Je ne sais pas si le pire est derrière nous, mais je sais que nous avons un bon bout de chemin à faire encore, et ce, même si les salles ré-rouvrent leurs portes bientôt», écrit l'autrice.

Je suis directrice générale et artistique de l’Espace le vrai monde ?, un espace de diffusion pluridisciplinaire que j’ai fait naître il y a maintenant trois ans. (Tu parles d’un timing pour démarrer un lieu de diffusion… !) Jusqu’à aujourd’hui, j’ai réussi à surfer sur les vagues en trouvant un certain sens à mon engagement face à mon milieu.

À la première fermeture des salles, j’ai docilement réinventé mon métier de diffuseur en me procurant des caméras robotisées pour m’improviser maîtresse de la captation. Comme tout le monde, je tentais de conserver le lien avec le public tout en permettant aux artistes de se produire. Certaines belles expériences en sont ressorties, mais, soyons clairs, la webdiffusion des arts vivants n’est pas une solution de remplacement.

J’ai aussi, comme tous mes pairs, apprivoisé l’art triste de la déprogrammation… Queen des reports et des annulations, j’ai moi aussi joué au yo-yo parfois illogique des règles sanitaires, en reportant des spectacles, en ajustant les jauges et en refaisant inlassablement mes plans de salle. J’ai appelé un à un les spectateurs pour reporter leurs billets, pour discuter avec eux des mesures en place, en leur précisant que les risques étaient minimes puisqu’il n’y avait pas eu d’éclosions notoires dans notre secteur. Ma salle étant affiliée à un cégep, j’ai tenté de convaincre des enseignants de continuer d’inscrire des spectacles à leurs plans de cours, même si on sait que ça risque de refermer, même si le passeport vaccinal était exigé de leurs étudiants… Nous sommes ici bien loin du type de développement de public dont je rêvais il y a trois ans.

J’ai aussi consolé des artistes au bord du désespoir. Tant de travail remis à plus tard… ou à jamais. Tant de prises de parole qui s’évaporent en silence.

Mais j’ai surtout fait d’innombrables demandes de subventions et redditions de compte souvent complexes, parfois peu cohérentes. Mon organisme se retrouve donc, au gré des vagues, des variants et des mesures sanitaires, sur le respirateur artificiel.

Sens perdu

La mesure de soutien à la billetterie du Conseil des arts et des lettres du Québec venait, lors de la première vague, répondre à une situation d’urgence. Cette mesure était bien adaptée, permettant aux diffuseurs d’honorer les cachets des productions reportées et annulées. Elle visait à soutenir les artistes qui étaient déjà programmés.

Les programmations de la saison 2021-2022 étant constituées de reports de spectacles annulés (souvent deux ou trois fois) en 2020, la mesure concerne souvent la même équipe de spectacle. Globalement, elle soutient une minorité d’artistes, et ne soutient que très rarement les concepteurs et les techniciens. Les équipes de spectacles qui n’étaient pas encore programmés se trouvent complètement abandonnées par cette mesure, sans compter le fait qu’elle implique une logistique immense pour les petits comme pour les grands théâtres. Elle monopolise les équipes et met à risque la santé mentale des employés. De plus, la mesure ne couvre pas l’entièreté des dépenses encourues par la présentation d’un spectacle et participe absurdement à la détérioration de la santé financière de certains lieux.

Je ne dis pas que cette mesure doit être abolie, bien au contraire, mais nous devons prendre conscience qu’elle amplifie des inégalités et des disparités présentes dans un écosystème fragilisé par la pandémie.

Depuis le retour des Fêtes, j’ai la langue à terre, avec la peur que les membres de mes équipes techniques me lâchent pour changer de métier, avec la tristesse de voir s’effriter le lien de confiance avec le public, et avec le sentiment d’être utilisée par le gouvernement, qui devrait urgemment revoir sa façon de soutenir le milieu des arts vivants, à commencer par les artistes. Tout cela en continuant de programmer pour les années subséquentes, sans trop savoir vers quel type de calendrier m’enligner…

Bref, j’ai perdu le sens.

Je pense qu’on a un peu tous perdu le sens.

Réflexion collective

Cette pandémie aura soulevé de grandes questions de fond, sur le modèle d’affaires des théâtres, sur les impacts du financement, sur la prise de risque et l’audace dans les choix de programmation, sur le type de liens qu’on souhaite tisser avec nos publics, sur le filet social des artistes, sur la nécessité de l’art dans nos vies et dans notre système éducatif.

Juste d’être capable de le nommer, c’est un avancement, comme dirait ma psy.

Je ne sais pas si le pire est derrière nous, mais je sais que nous avons un bon bout de chemin à faire encore, et ce, même si les salles ré-rouvrent leurs portes bientôt.

Maintenant, par où commencer ?

Donnons-nous d’abord un peu de prévisibilité. Mais de grâce, prenons le temps de mettre ces réflexions à l’ordre du jour. La pandémie nous aura servi au moins à ça. Cette réflexion collective, j’en suis convaincue, ne nous rendra que plus grands, plus soudés, plus solides, plus solidaires et plus essentiellement nécessaires.

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