Punir la misère par la misère

«La réponse du système pénal à la criminalité des femmes, tout comme au phénomène endémique des violences à l’égard des femmes, est et a toujours été inadaptée et frustrante», écrit l'autrice.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «La réponse du système pénal à la criminalité des femmes, tout comme au phénomène endémique des violences à l’égard des femmes, est et a toujours été inadaptée et frustrante», écrit l'autrice.

En février 2016, le gouvernement québécois procède, dans l’improvisation totale, à la fermeture de la Maison Tanguay et au transfert des femmes y étant détenues vers le Leclerc, un ancien pénitencier fédéral pour hommes condamnés à de lourdes peines. Il s’agit d’un lieu de détention hautement sécuritaire, conçu pour des hommes jugés violents, et non pour des femmes peu dangereuses qui purgent des peines d’une durée moyenne inférieure à trois mois. Le Leclerc avait pourtant été fermé en 2012 pour cause de vétusté par le gouvernement de Stephen Harper.

Or le Québec n’a pas trouvé mieux à faire que d’y incarcérer des femmes dans des conditions de vie dégradantes : environnement architectural beaucoup trop répressif, conditions matérielles indignes (eau non potable, infestation de vermine et de champignons, déficience des systèmes de chauffage et d’aération, présence d’amiante, etc.), fouilles à nu fréquentes et abusives, recours à l’isolement et au confinement en cellule (pour des raisons administratives ou comme outil de gestion des femmes présentant des problèmes particuliers), approche correctionnelle inappropriée (personnel insuffisamment formé, tenue de propos dénigrants et sexistes), accès déficient aux soins de santé et aux services sociaux. L’incarcération des femmes en ce lieu bafoue de façon évidente leurs droits fondamentaux garantis par les chartes canadienne et québécoise, de même que par les traités internationaux, notamment le droit d’être incarcérées dans « le milieu le moins restrictif possible », le droit à la dignité et le droit d’être traitées avec humanité, le droit de ne pas être soumises à des fouilles abusives, ainsi que le droit à la non-discrimination, que la discrimination soit fondée sur le sexe, l’identité de genre, la race, la condition sociale ou le handicap.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue Liberté, hiver 2022, no 333.

Selon le Profil des femmes confiées aux Services correctionnels en 2015-2016, produit par le ministère de la Sécurité publique, la majorité des femmes condamnées et incarcérées au provincial purgent de courtes peines pour des infractions relatives à l’administration de la justice, par exemple l’omission de se conformer à des conditions, ou alors pour des délits peu graves liés à l’expérience de la pauvreté. Selon ce document, les femmes judiciarisées sont peu scolarisées, issues de milieux défavorisés, et elles éprouvent des difficultés à s’intégrer socialement. Finalement, elles ont, en grande majorité, vécu de la violence psychologique, physique ou sexuelle pendant leur enfance ou leur vie adulte. Le rapport gouvernemental conclut que les femmes judiciarisées sont victimes autant que contrevenantes. […]

S’il faut continuer à dénoncer les conditions d’incarcération des femmes, il faut pousser la réflexion plus loin et se questionner sur le bien-fondé du recours à la judiciarisation et à l’emprisonnement pour répondre à des problèmes sociaux.

Durant la pandémie de COVID-19, le danger de propagation du virus dans les établissements de détention a donné une impulsion à la diminution de la population carcérale partout au pays, notamment avec le report des procès, l’augmentation des libérations anticipées et des peines purgées à domicile. Dans certaines provinces, la population des prisons provinciales a diminué de moitié, et ce, sans que cela pose de danger pour la population. Cela démontre que, dans bien des cas, l’incarcération n’est pas nécessaire.

La discussion sur la réduction du recours à l’emprisonnement, voire l’abolition de la prison, est désormais présente dans les groupes antiracistes et anticolonialistes. Elle commence aussi timidement à s’inviter dans les milieux féministes, traditionnellement plus favorables à la répression, notamment en matière de violences sexuelles et conjugales. Des solutions de rechange aux peines afflictives et à la justice pénale telle qu’on la connaît émergent, notamment par la voie de la justice réparatrice et transformatrice.

La réponse du système pénal à la criminalité des femmes, tout comme au phénomène endémique des violences à l’égard des femmes, est et a toujours été inadaptée et frustrante. Or il est plus que temps de repenser les solutions que l’on a choisi d’apporter aux problèmes sociaux, y compris la pauvreté, le sexisme, le racisme et le capacitisme. Et surtout, il est temps de voir la prison pour ce qu’elle est, c’est-à-dire tout sauf une solution.

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