Le Canada peut jouer un rôle dans l’avenir de l’Ukraine

«Le Canada a-t-il encore la volonté politique, les ressources intellectuelles et les moyens techniques d’agir de manière constructive dans la crise actuelle?» se demande l'auteur.
Photo: iStock «Le Canada a-t-il encore la volonté politique, les ressources intellectuelles et les moyens techniques d’agir de manière constructive dans la crise actuelle?» se demande l'auteur.

L’auteur est chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM). Il a été conseiller politique du ministre des Affaires étrangères en 2016-2017. Il vient de publier Le Canada à la recherche d’une identité internationale.

Le Canada ne pèse pas lourd dans la crise qui se déroule autour du statut de l’Ukraine. Son alignement sans nuances sur les politiques du gouvernement ukrainien l’a exclu de toutes négociations diplomatiques. Pour autant, son passé d’acteur actif en matière de désarmement et de contrôle des armements devrait lui permettre de jouer un rôle dans la mise en œuvre de futurs accords sur l’avenir de l’Ukraine et de la sécurité européenne qui semblent de plus en plus se dessiner.

La Russie a avancé des propositions afin de mettre fin à la crise actuelle et de lancer une négociation sur le système de sécurité européen conçu il y a déjà trente ans et dont elle a été exclue. Elle a demandé à l’OTAN de s’engager à ne plus admettre d’ex-pays de l’Est dans l’Alliance, de renoncer à déployer des bases ou des armes dans les pays ayant adhéré à l’Alliance depuis 1997 ou des pays ne faisant pas partie de l’OTAN, de cesser ses activités militaires à proximité immédiate des frontières russes, de ne plus aider militairement l’Ukraine et d’interdire les missiles de portée intermédiaire en Europe.

Il n’y a rien ici qui ne soit pas négociable. Pour l’instant, les Américains se sont déjà montrés désireux de discuter des exercices militaires des deux parties et de revoir toute la question des missiles de portée intermédiaire.

L’expérience du Canada

Les propositions russes sur le désarmement et le contrôle des armements ne sont pas étrangères à celles discutées entre l’Est et l’Ouest dans les années 1980. Ces discussions ont porté sur la réduction des armes conventionnelles en Europe centrale, l’adoption de mesures de confiance et de surveillance, et l’élimination des missiles de portée intermédiaire. Le Canada y a joué un rôle de premier plan grâce à son expérience acquise lors des négociations de désarmement entre 1945 et la fin de la guerre froide. Son expérience a concerné essentiellement les aspects juridiques et techniques du désarmement, ce qui a permis au Canada de devenir une référence dans ces domaines. Cette référence a reposé sur le travail acharné et l’expertise d’une poignée d’individus, militaires comme civils, qui se connaissaient tous, plus ou moins formés à la même école, et qui ont obtenu la confiance de toutes les parties.

Après la chute du mur de Berlin en 1989, le Canada a franchi un bond qualitatif dans son engagement pour le désarmement en développant des idées qui seront adoptées par la communauté internationale. Ainsi, en février 1990, il a accueilli à Ottawa la première conférence des ministres des Affaires étrangères de l’après-guerre froide réunissant les pays du pacte de Varsovie et l’OTAN. À cette occasion, il a retravaillé et présenté aux participants un concept de traité Ciel ouvert développé trente-cinq ans plus tôt par les Américains et dont l’objectif principal visait à renforcer la confiance mutuelle en donnant à tous ses signataires un rôle direct dans la collecte aérienne d’informations au sujet des forces militaires et des activités des uns et des autres.

La mise en œuvre du traité a donné lieu au développement de techniques de surveillance et de vérification de conception canadienne. Ces techniques ont permis au Canada, quelques années plus tard, de s’illustrer dans un autre dossier de désarmement, celui de l’élimination des mines antipersonnel à travers le monde.

La Convention d’interdiction des mines signée en 1996 a été l’aboutissement d’un travail de terrain de longue haleine et d’une grande audace diplomatique. On l’oublie trop souvent, elle a aussi été le fruit d’une idée rare dans les annales de la diplomatie mondiale. La question des mines était débattue depuis des années à Genève dans le cadre de la Conférence sur le désarmement. Constatant l’impasse dans les discussions, Lloyd Axworthy, alors ministre des Affaires étrangères, a proposé de contourner la Conférence et de lancer une initiative où les États intéressés partageraient la même table de négociation avec les ONG qui militaient depuis des années pour l’interdiction de ce type de mine. L’idée était de produire un traité en dehors du cadre formel habituel et le plus rapidement possible. Lloyd Axworthy était conscient de la difficulté de son entreprise. « Je savais que j’allais engager le Canada sur une voie qui bousculerait les subtilités et procédures diplomatiques habituelles et remettrait en question les positions des membres permanents du Conseil de sécurité », écrit-il dans ses mémoires.

Faire preuve d’audace

Le Canada a-t-il encore la volonté politique, les ressources intellectuelles et les moyens techniques d’agir de manière constructive dans la crise actuelle ? En un mot, est-il prêt à faire preuve d’imagination et d’audace ? L’épreuve de vérité pourrait se présenter quelque part cette semaine, lorsque Washington fournira à Moscou ses réponses écrites aux propositions russes. Elles ne seront certainement pas toutes formulées pour être rejetées du revers de la main par le président Poutine. Cela pourrait ouvrir une fenêtre à la diplomatie canadienne. Les circonstances créent les occasions.

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