Trouver des coupables pour tout

«Il est vrai que, rapidité et concurrence obligent, les médias ne cultivent plus guère la nuance, quitte à prendre parfois quelque peu leurs aises avec la vérité», croit l'auteur.
Photo: Desk/ANP/AFP «Il est vrai que, rapidité et concurrence obligent, les médias ne cultivent plus guère la nuance, quitte à prendre parfois quelque peu leurs aises avec la vérité», croit l'auteur.

L'auteur est professeur de littérature à Montréal, rédacteur en chef de la revue Argument et essayiste. Il a notamment publié Ces mots qui pensent à notre place (Liber, 2017) et contribué à l’ouvrage collectif dirigé par R. Antonius et N. Baillargeon, Identité, « race », liberté d’expression.

L’affaire a eu les honneurs des journaux télévisés et fait la une de bien des quotidiens à travers le monde : on aurait enfin identifié celui qui a révélé à la police allemande la cache où se dissimulaient Anne Frank et sa famille.

Fortement médiatisées, ces informations auraient pourtant dû susciter une certaine retenue. Tout d’abord, parce que cette « révélation » a tout de l’histoire réchauffée. La lettre anonyme reçue après la guerre par le père d’Anne Frank et accusant le notaire juif Arnold van den Bergh de les avoir dénoncés avait été remise aux enquêteurs de la police néerlandaise dès 1964. Ensuite, parce que l’enquêteur principal lui-même, l’agent du FBI à la retraite Vince Pankoke, convient que les accusations portées contre ce personnage ne relèvent pas de la certitude et ne constituent que « le scénario le plus vraisemblable ».

Tous les journaux et les chaînes de télévision qui ont rapporté cette affaire n’ont malheureusement pas eu ce genre de prudence et, de l’usage du conditionnel ou de l’indication qu’il ne s’agissait que d’une hypothèse, on est vite passé dans certains d’entre eux aux gros titres sensationnels du genre : « Le nom de celui qui a trahi Anne Frank enfin révélé ! » Il est vrai que, rapidité et concurrence obligent, les médias ne cultivent plus guère la nuance, quitte à prendre parfois quelque peu leurs aises avec la vérité.

La place accordée à cette information n’est cependant pas seulement liée à son sensationnalisme, elle est également révélatrice de notre croyance quasi mystique dans les bienfaits de la technologie tout comme de la soumission de notre imaginaire collectif aux codes du storytelling hollywoodien. La plupart des reportages sur cette enquête menée par l’ex-agent Pankoke ont insisté sur le fait qu’en plus de mobiliser une trentaine d’experts, celle-ci s’appuyait sur les moyens les plus récents et les plus performants : intelligence artificielle et big data notamment. Ne serait-ce pas décevant si l’utilisation de tous ces outils de haute technologie ne débouchait que sur une hypothèse, à peine plus plausible qu’une autre ? Dans nos films et nos séries préférés, le coupable n’échappe jamais définitivement à la justice.

Coupables haïssables

 

Au-delà de ce rôle de la mythologie cinématographique et technophile, le succès de ce genre de révélations est aussi lié à une sorte de mutation récente de la morale collective : il nous faut désormais des coupables pour tout, de préférence clairement identifiables, haïssables à souhait. Dès qu’un mal est reconnu, un ou des responsables doivent être immédiatement désignés. Nous ne croyons plus aux accidents, aux hasards, au tragique, à la fatalité. Cela nous rend-il pour autant plus prudents ou plus lucides ? C’est une autre question, que je laisserai ici en suspens.

Dans ce cas précis, quand bien même Arnold van den Bergh serait effectivement responsable de cette dénonciation de l’endroit où se cachait la famille Frank, le désigner comme le « traître » demeure d’ailleurs plus problématique qu’il n’y paraît. Cette mise en accusation du notaire juif ne tient en effet aucun compte du contexte dans lequel ces événements se sont déroulés. L’hypothèse de l’équipe réunie autour de Vince Pankoke est que ce notable, membre du Conseil juif mis en place à Amsterdam par les nazis, aurait dénoncé les Frank afin de sauver sa propre famille de la déportation. Lui jetterons-nous la pierre ? Bien malin qui, parmi nous, saurait dire comment il aurait agi dans les mêmes circonstances ! Il est facile d’être vertueux assis dans un fauteuil ; mais qui sait si nous n’aurions pas fait le même choix que lui et dénoncé des étrangers pour sauver nos proches ? Les vrais coupables de la mort d’Anne Frank et de la plupart des membres de sa famille (seul son père survécut à la déportation), ce sont les nazis qui ont persécuté, pourchassé, déporté et exterminé des millions de Juifs européens. En juger autrement, condamner après les faits ceux qui n’ont pas su se montrer héroïques est un peu facile, et surtout : la vertu outragée a souvent quelque chose d’inhumain.

Sans compter qu’accuser un mort et salir son nom sans la moindre preuve formelle, cela ne devrait-il pas provoquer en nous un certain malaise ? On me rétorquera peut-être que l’on doit au moins la vérité aux victimes ; ce qui n’est pas faux. Mais il se pourrait bien aussi qu’Anne Frank ne voie pas elle-même les choses de cette manière. Après tout, son père, Otto, a reçu dès son retour d’Auschwitz cette lettre anonyme qui incrimine aujourd’hui Arnold van den Bergh et il a attendu près de vingt ans avant d’en révéler l’existence. On nous dit aujourd’hui que c’était probablement pour ne pas jeter, au lendemain de l’Holocauste, l’opprobre sur un Juif, ou bien parce que cet homme, décédé peu après la guerre, en 1950, avait des enfants à qui Otto Frank ne voulait pas faire subir le moindre préjudice. C’est possible. Mais peut-être jugeait-il aussi qu’une dénonciation anonyme ne constituait pas une preuve très crédible et qu’elle ne pesait, dans la balance, pas plus lourd que l’honneur d’un homme.

 

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