Michel Nadeau, l’extraordinaire batailleur du Oui aux deux référendums

«Michel Nadeau avait le Québec chevillé au corps», écrit l'auteur.
Photo: Guillaume Levasseur Archives Le Devoir «Michel Nadeau avait le Québec chevillé au corps», écrit l'auteur.

Michel Nadeau nous a quittés brusquement, tué par un cancer du pancréas, comme Marcel Masse avant lui, un autre grand Québécois. Michel Nadeau n’avait cessé d’être actif pour le Québec depuis 1973, l’année du début de son activité professionnelle au journal Le Devoir. Il y fit une intervention cruciale dans les semaines qui précédèrent le premier référendum. Puis, en 1995, il joua un rôle déterminant, dans l’ombre, ayant préparé le Québec à affronter un choc financier, s’étant employé à réduire à zéro toute menace au lendemain du référendum et dans les semaines après un Oui du peuple à la souveraineté du Québec.

Michel Nadeau aimait faire plus et mieux que ses collègues journalistes ; il nous défiait amicalement, de manière fréquente, Robert Pouliot et moi, qui étions aux pages économiques de La Presse et du Jour, pour savoir qui avait la meilleure couverture économique de ce qui s’était passé de plus important pour le Québec la veille. Il voulait qu’on se surpasse tous ; il était aussi le boute-en-train du groupe et nous rejoignait dans la nouvelle Association des journalistes en économie du Québec, avec Jean-Paul Gagné, du Soleil, et Claude Picher, du Journal de Montréal.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue L’Action nationale, janvier 2022, volume CXII, no 1.

Son premier titre de gloire, il l’a obtenu au moment du référendum de 1980, par la force de son analyse et de ses convictions, auprès de Michel Roy. Si les quatre éditorialistes du Devoir ont pu se prononcer publiquement, il y est pour beaucoup. Je me souviens qu’il se disait affecté par l’impossibilité de convaincre Michel Roy, l’ancien rédacteur en chef de Claude Ryan devenu le directeur intérimaire du Devoir, de voter Oui depuis que Ryan avait fait le saut en politique, à titre de chef du Parti libéral du Québec, en 1978. Claude Ryan était devenu l’opposant en chef à la souveraineté du Québec. Michel était l’un de ces quatre éditorialistes en mai 1980. […]

Déchiré dans ses rapports avec ses éditorialistes, mais honnête intellectuellement, Michel Roy trancha le 10 mai sur la ligne de conduite du journal, après trente mois comme directeur adjoint, dans une procédure intitulée : « Le Devoir et le référendum ». Il y précisait : « Le consensus ne se révèle pas réalisable parmi les éditorialistes… À chacun de présenter ses analyses et ses conclusions. »

Et en effet, le lundi 12 mai 1980, les quatre éditorialistes signaient l’un à la suite de l’autre leur opus. Le directeur par intérim ouvrait la marche, intitulant son éditorial en haut de page : « La question de fond ». Il y écrivait : « Je répondrai Non ». Lise Bissonnette suivait et intitulait le sien : « Une société bloquée » où elle concluait : « Il faut répondre Oui ». Jean-Claude Leclerc titrait le sien : « Un pas en avant » où il faisait valoir : « Le Oui à la petite patrie peut prétendre à autant de légitimité que le Non dans le Canada qui nous réserve désormais une importance réduite et subalterne. »

Michel Nadeau fermait la marche de cette page éditoriale historique, proposant : « Le meilleur choix économique ». Toujours ouvert, Michel commençait son éditorial avec ce constat : « Les Québécois hésitent ». En effet, dans les pages voisines, les sondages donnaient, ce jour-là, 40 % pour le Non et 37 % pour le Oui. Il y avait donc 20 % d’indécis. Michel Nadeau regrettait ceci : « Le débat référendaire n’a pas été économique. » Il tirait la conclusion de ce qu’il avait vu depuis 1973 : « Montréal devient une métropole de bureaux régionaux. » Et il rappelait : « Une bonne partie des vieilles élites d’affaires a quitté Montréal. » […]

Michel sera approché en 1984 par Jean Campeau, alors président de la Caisse de dépôt et placement du Québec, se voyant offrir le poste de directeur des communications, mais il demandera plutôt à M. Campeau d’être au contact direct de la machine des placements en valeurs mobilières de Montréal, voulant rehausser le rôle de la Bourse de Montréal et la place des analystes financiers de Montréal, ainsi que celle de la Caisse de dépôt, pour faire de Montréal une place financière plus importante que Toronto pour les Québécois. Pour lui, il fallait « booster » les capacités financières de Montréal pour se préparer à l’indépendance du Québec.

Dix ans plus tard, dans l’ombre, il assumera de main de maître ce rôle primordial au moment du référendum de 1995. M. Parizeau voulait que le Québec soit bien préparé à affronter un choc financier après un Oui. C’est Michel Nadeau qui a préparé cela, de manière très professionnelle, pour un bon lendemain du référendum sur les marchés financiers. Il a mis en place toute une équipe pour la nuit du référendum, prête à intervenir sur les places financières de Tokyo, de Hong Kong, de Londres, de Paris, et enfin de Wall Street, pour le lever du jour, ce 31 octobre, en Amérique. […]

Michel Nadeau avait le Québec chevillé au corps. C’était vrai en 1974 quand il est entré au Devoir, c’était vrai en 1980 quand il a défendu le Oui au référendum de René Lévesque, auprès de Michel Roy, puis auprès des Québécois, c’était vrai à titre de leader des institutions financières montréalaises, à leur avant-garde, pour la défense de la place financière du Québec, le jour où l’indépendance aurait l’approbation du peuple québécois, ce soir du 30 octobre 1995.

Paix à toi, Michel, pour toujours. Tu as livré le même combat que René Lévesque, tu as livré le même combat que Jacques Parizeau !

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