Les limites de «LA» science de la santé publique

«Allons-nous attendre des mois les résultats d’études scientifiques comparant le taux de production d’anticorps chez les vaccinés à celui observé chez les personnes atteintes du variant Omicron?», questionne l'auteur.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Allons-nous attendre des mois les résultats d’études scientifiques comparant le taux de production d’anticorps chez les vaccinés à celui observé chez les personnes atteintes du variant Omicron?», questionne l'auteur.

L’annonce de la démission d’Horacio Arruda à titre de directeur national de santé publique du Québec fournit l’occasion de revenir sur les nombreuses critiques invoquant « LA » science pour souligner de prétendues erreurs commises à divers moments au cours des deux dernières années.

S’il faut se réjouir du fait que l’appel à « LA » science et aux « données probantes » soit devenu une sorte de réflexe pour exiger de justifier toute décision, on doit par contre critiquer la tendance erronée à croire que « LA » science est univoque et peut toujours dicter la « vraie » et seule bonne décision. Le domaine de la santé publique n’est pas une science exacte, compte tenu du très grand nombre de variables en jeu qu’il faut prendre en compte. Et aucun « algorithme » n’existe pour les pondérer et trancher l’importance relative de ces variables.

Encore plus problématique est le fait que cette conception simpliste de « LA » science entraîne avec elle l’idée tout aussi simpliste que l’on peut facilement éradiquer la « fausse » science en créant des « détecteurs » permettant d’effacer de l’espace public les opinions « erronées ». Tout observateur un tant soit peu attentif des nombreuses interventions publiques des différents experts qui se sont exprimés dans les médias n’a pu manquer de constater qu’ils étaient rarement unanimes.

Risques et bénéfices

 

Prenons seulement le débat sur la vaccination des personnes ayant été récemment atteintes de la COVID-19. Certains disent qu’ils sont immunisés, car le virus leur a permis de créer des anticorps pour se défendre, alors que d’autres disent que tout le monde ne réagit pas de la même manière et qu’une troisième dose, même peu de temps après la maladie, peut être utile pour booster encore davantage le système immunitaire ! Que faire ? Allons-nous attendre des mois les résultats d’études scientifiques comparant le taux de production d’anticorps chez les vaccinés à celui observé chez les personnes atteintes du variant Omicron ? Évidemment non. Il faut donc évaluer, au mieux des connaissances actuelles, les bénéfices et les risques, et cela demande de l’expérience, et surtout du jugement, et ne relève pas seulement de la science. Et ceux qui invoquent certaines études pour crier à l’erreur de décision oublient souvent de prendre en compte d’autres études aux résultats contradictoires.

L’observation empirique directe n’existe plus dans la plupart des sciences, toute étude est critiquable en principe et on peut toujours trouver un « expert » et même un « ex-pair » (pensons à Didier Raoult) pour mettre en doute la méthode utilisée par une recherche. La question est donc d’évaluer si les hypothèses sont plausibles ou non, ce qui exige, encore une fois, une certaine habitude à la pensée critique et surtout à la pensée statistique. C’est là le travail des équipes de la santé publique. Contrairement aux critiques improvisés qui offrent leurs opinions du moment, le docteur Arruda n’a jamais été le seul à décider, même s’il a été le visage public des décisions annoncées.

Les sciences progressent en surmontant des désaccords, et cela prend du temps. Il faut donc apprendre à vivre avec des incertitudes, qui ne s’éclairciront que dans les semaines et les mois à venir et pourront mener à des modifications des décisions antérieures, qui ne se transforment pas en « erreurs » pour autant. Dans le contexte d’une pandémie inédite avec, entre autres, l’apparition de différents variants ayant chacun leurs caractéristiques propres et imprévues, exiger des preuves scientifiques irréfutables pour toute décision n’a donc, en pratique, pas de sens lorsque la situation exige des décisions rapides.

La croyance simpliste en l’existence de preuves irréfutables est aussi au fondement des demandes de censure d’affirmations supposément erronées. Un exemple extrême, mais très instructif, de cette tendance est fourni par la censure, au début du mois de novembre dernier, du compte Instagram du groupe de collaboration scientifique Cochrane, pourtant reconnu mondialement pour ses revues de littérature visant justement à établir des « données probantes » sur des sujets de santé publique. Sans que l’on sache par quelle méthode « scientifique » cela a été fait, les responsables d’Instagram ont en effet annoncé que les informations publiées par ce groupe ne pouvaient pas être diffusées sur leur site, « car il avait posté de manière répétée des contenus allant à l’encontre des règles de notre communauté sur les fausses informations concernant le vaccin contre la COVID-19 » ! Cette bourde montre que la pensée nuancée est rendue difficile en période de crise — pour ne pas dire d’hystérie collective —, qui ne supporte pas l’ambiguïté et l’incertitude.

Les sciences sont des entreprises collectives et même assez anonymes, et cela semble difficilement compatible avec les médias qui carburent à la personnalisation, ce qui facilite la recherche de boucs émissaires, qui, comme le dit le philosophe René Girard, permet d’assouvir « l’angoisse et les frustrations collectives » en désignant « des victimes qui font aisément l’union contre elles ». Le même phénomène est en cours avec la fixation sur les « non-vaccinés », groupe hétérogène entre tous, mais dont le regroupement sous un même vocable donne l’illusion d’une unité facilement identifiable comme responsable du mal qu’il faut éradiquer. Ce genre de comportement est, hélas, loin de toute pensée vraiment scientifique, toujours sensible à la complexité des phénomènes sociaux.

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