Le stade suprême de l’éthique libérale

«L’opposition au vaccin, en revanche, n’est que le pur caprice d’une minorité d’individus crédules et intransigeants», écrit l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «L’opposition au vaccin, en revanche, n’est que le pur caprice d’une minorité d’individus crédules et intransigeants», écrit l'auteur.

Se confiant à Stéphane Baillargeon pour l’article du Devoir paru le 7 janvier dernier, le président de la Commission de l’éthique en science et en technologie du Québec, le philosophe Jocelyn Maclure, exprime bien la pensée individualiste qui se répand actuellement au Québec. Alimentée par les mesures sanitaires récentes, cette perspective a également été entretenue depuis plusieurs mois par la Ligue des droits et libertés, critique inlassable du caractère « coercitif » de l’approche gouvernementale.

Ainsi, restreindre l’accès des non-vaccinés aux commerces relèverait selon Maclure d’une « conception quasi revancharde de la justice », qui ciblerait une minorité au nom de la « grogne populaire ». Que tout le fardeau de ce type de restriction incombe en fait à la majorité vaccinée — responsabilité des courses imposée à cette dernière, files d’attente pour la vérification des passeports sanitaires, etc. — ne semble pas avoir effleuré l’esprit du professeur Maclure.

Questionné sur la vaccination obligatoire, le professeur se fait d’ailleurs tranchant : « […] on a affaire à des concitoyens, et il faut se demander jusqu’où on veut aller dans les mesures extrêmement dures et punitives et sans pitié. […] Il faut prendre des décisions efficaces et proportionnelles. » L’immunisation contre un virus mortel hautement transmissible : une mesure « extrêmement dure et sans pitié » ? On aura tout lu.

Cette politique serait disproportionnée par rapport à quoi, exactement ? Si M. Maclure considère qu’une piqûre qui n’engage à rien d’autre qu’à reconnaître la validité de la science épidémiologique est démesurée par rapport au confinement, à l’isolement, au couvre-feu, au décrochage scolaire, à l’endettement public et au délestage qui touche des vieillards souffrants, des malades chroniques et des cancéreux en attente d’examens ou de traitements, c’est-à-dire à une déstabilisation fondamentale de l’universalité du système de santé, alors nous ne vivons pas dans la même dimension éthique.

Une triste farce

Les notions de bien commun, d’intérêt public et de social-démocratie représentent bien peu de choses face à cette conception des droits et libertés, absolutiste jusqu’à l’absurde. Ses tenants sont donc évidemment contre la priorisation des patients vaccinés, discrimination intolérable. Faudrait-il alors, nous rétorque-t-on de manière indignée, refuser de soigner les criminels, les accidentés de la route alcooliques, les toxicomanes, les fumeurs ?

Chacun y va de son cas d’espèce en se convainquant de formuler la trouvaille du siècle, une réflexion éthique profonde. Quelle triste farce ! Réfléchir deux secondes suffit pour comprendre que ces comparaisons sont abusives : il n’y a pas et il n’y a jamais eu de délestage hospitalier à cause des chauffards ou des fumeurs. Et d’ailleurs, la toxicomanie, le tabagisme et l’alcoolisme sont des dépendances, et l’alcool au volant est un crime, puni comme tel.

L’opposition au vaccin, en revanche, n’est que le pur caprice d’une minorité d’individus crédules et intransigeants. Considérer que d’obliger, au nom de la santé publique, cette minorité à surmonter son refus adolescent de l’autorité constitue un châtiment impitoyable relève déjà de la lâcheté. Persister à ne surtout pas discriminer les « antivax » lorsqu’ils se présentent presque inévitablement dans nos hôpitaux publics, alors même que nous en chassons déjà les vaccinés qui ont besoin de soins, relève carrément de la cruauté.

Depuis le printemps 2020, des centaines de milliers d’examens de dépistage en cancérologie ont été repoussés, dont plus de 150 000 mammographies. Et la situation, particulièrement en raison de l’entêtement complotiste d’individus rois, est aujourd’hui plus grave que jamais. D’un hôpital à l’autre, on envisage de repousser jusqu’à 80 % des opérations chirurgicales prévues au cours des prochaines semaines. Des évaluations en santé mentale sont remises aux calendes grecques. Des maladies s’aggravent irrémédiablement et des gens mourront. Et pourquoi ?

Parce qu’ayant perdu le sens des responsabilités, notre société cajole encore, à coup de vies humaines et de milliards en dépenses publiques, cette minorité bornée au nom des sacro-saints droits individuels, jusqu’à en faire le point focal de l’organisation générale des mesures sanitaires et hospitalières. Le Collège des médecins lui-même dénonce d’ailleurs cette situation et en appelle désormais à des mesures plus strictes.

Non, nous n’assistons pas à une dérive autoritaire, mais au stade suprême de l’éthique libérale, qui tue au nom des lubies égocentriques d’une minorité grégaire. Reprenons nos esprits. Vivement la vaccination obligatoire comme en Autriche, démocratie exemplaire, ou alors vivement le délestage hospitalier des non-vaccinés et l’imposition d’une « taxe santé » leur étant réservée. « Nos devoirs, ce sont les droits que les autres ont sur nous », disait Nietzsche. Imposer des devoirs à chacun, c’est affirmer les droits de tous.

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