Au Kazakhstan, ce n’est pas une révolution de couleur

«Si le pouvoir a accepté de faire des concessions aux individus qui ont manifesté pacifiquement contre la hausse des prix du gaz, il s’est toutefois montré intraitable devant ceux qui ont fait le choix de la violence», écrit l'auteur.
Photo: Vladimir Tretyakov Associated Press «Si le pouvoir a accepté de faire des concessions aux individus qui ont manifesté pacifiquement contre la hausse des prix du gaz, il s’est toutefois montré intraitable devant ceux qui ont fait le choix de la violence», écrit l'auteur.

Personne n’aurait pu prévoir qu’une hausse des prix du gaz liquide en début d’année allait plonger le Kazakhstan dans une crise politique et sociale comme le pays n’en avait pas connu en 30 ans d’indépendance. En l’espace de quelques jours, des milliers de manifestants ont pris d’assaut et incendié de nombreux édifices publics hautement symboliques à Almaty, la capitale économique du pays, notamment l’hôtel de ville, la résidence présidentielle, les bureaux du parti politique au pouvoir ainsi que ceux du ministère de la Justice, en plus de prendre le contrôle momentané de son aéroport (sans parler du pillage d’armureries de la ville). Jusqu’à présent, une vingtaine de policiers ont été tués par les manifestants (les autorités ont déclaré que trois d’entre eux avaient été décapités) en plus de plusieurs dizaines d’autres blessés.

Devant ce soulèvement, la réponse du gouvernement ne s’est pas fait attendre. Si le pouvoir a accepté de faire des concessions aux individus qui ont manifesté pacifiquement contre la hausse des prix du gaz, il s’est toutefois montré intraitable devant ceux qui ont fait le choix de la violence, et les images dévoilées sur Internet montrent que les forces de l’ordre kazakhes ont ouvert le feu contre les manifestants en faisant un nombre indéterminé de victimes.

Mais que cache cette fronde contre la hausse des prix du gaz ? Le Kazakhstan est-il en train de connaître une révolution de couleur, à l’instar de celles qui ont ébranlé l’Ukraine et la Biélorussie ? Doit-on se réjouir en Occident de cet éveil d’un peuple enfermé depuis trente ans dans un régime autoritaire ? Après tout, des manifestations importantes (mais pacifiques) en faveur d’une démocratisation du régime avaient eu lieu après la dernière élection présidentielle, qui avait confirmé Kassym-Jomart Tokaïev dans ses fonctions présidentielles suite à la démission du premier président du pays, Nursultan Nazarbayev. Le mouvement actuel n’est-il donc qu’une continuation de ce qui a été enclenché il y a plusieurs mois ?

Il faut à mon avis éviter d’associer les événements récents à un mouvement prodémocratie. Au contraire, il s’agit plutôt d’un mouvement de colère de la part d’une population qui s’est appauvrie au cours des dernières années en raison des sanctions économiques imposées à la Russie et de la pandémie de coronavirus. De cette colère est née une violence de grande envergure, mais cela a aussi exposé au grand jour les frustrations et les rêves des laissés-pour-compte de la société desquels transpire un radicalisme inquiétant qui ne contribuerait en rien à une amélioration des conditions de vie des citoyens kazakhs, mais aboutirait plutôt à un recul et à l’imposition d’une chape de plomb encore pire que celle qui existe depuis trente ans.

Outre les demandes visant la régulation des prix du gaz et d’autres denrées essentielles, la diminution de l’âge d’admissibilité aux pensions de vieillesse et l’augmentation du revenu de base de la population, le cahier de doléances des manifestants fait aussi mention d’éléments associés à l’islamisme radical et à une intolérance à l’égard des comportements taxés comme étant trop libéraux, notamment la légalisation de la polygamie et l’interdiction des unions avec des citoyens non kazakhs. Ces exigences illustrent une tendance religieuse et extrémiste de fond qui s’est développée au cours des dernières années, qui a vu des milliers de Kazakhs (jusqu’à 4000, selon des estimations) faire le choix du djihad aux côtés du Groupe État islamique en Syrie et qui détonne énormément avec la lente libéralisation du pays depuis 1991, qui mérite quant à elle d’être saluée.

Voilà la raison pour laquelle de nombreux Kazakhs, très critiques à l’égard du régime et qui se montrent ouvertement favorables à une démocratisation du régime, n’ont pas hésité à se dissocier ouvertement sur les réseaux sociaux des individus qui se cachent derrière les manifestations des derniers jours. Bien qu’ils partagent leur constat en ce qui concerne les inégalités importantes dans le pays, ils savent pertinemment que ces derniers ne mènent en rien un combat pour la liberté et la démocratie.

Il est donc important de séparer le bon grain de l’ivraie avant de saluer aveuglément un mouvement populaire violent simplement sous prétexte qu’il s’oppose à un régime jugé non démocratique. Vu du Canada et d’ailleurs en Occident, ce mouvement ressemble à une révolution de couleur, ce qui ne veut pas dire que c’est réellement le cas.

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