La fragilité de la Russie de Vladimir Poutine

«Fort heureusement, on commence à voir apparaître les points de vue tenant compte des intérêts sécuritaires de la Russie, ce qui rompt avec une vision manichéenne du conflit», avance l'auteur.
Photo: Mikhail Tereshchenko agence France-Presse «Fort heureusement, on commence à voir apparaître les points de vue tenant compte des intérêts sécuritaires de la Russie, ce qui rompt avec une vision manichéenne du conflit», avance l'auteur.

Le conflit actuel entre les États-Unis et la Russie au sujet de l’Ukraine a été passablement analysé du point de vue de la géopolitique. Fort heureusement, on commence à voir apparaître les points de vue tenant compte des intérêts sécuritaires de la Russie, ce qui rompt avec une vision manichéenne du conflit. Nous pouvons facilement imaginer quelle serait la réaction des États-Unis si le Canada ou le Mexique adhérait à une alliance militaire dirigée contre eux… Mais j’aimerais plutôt attirer l’attention sur des considérations liées à la situation politique et socio-économique de la Russie pour éclairer une autre facette de cette crise internationale.

L’apparence des choses s’avère souvent trompeuse. Ainsi en est-il des régimes autoritaires : ils dégagent une image de force avec leur appareil répressif bien visible, leur stabilité politique, la faiblesse des opposants qui veulent leur tenir tête. Et pourtant, derrière une carapace bien mince se dissimule une grande fragilité. Il faut d’abord comprendre que l’ordre social de la Russie postsoviétique n’a guère réussi à s’imposer dans la sphère idéologique. À titre d’exemple, un sondage réalisé à la fin d’août 2021 par le Centre Levada (indépendant de l’État) révèle que l’économie planifiée recueille un appui record de 62 % des sondés comme « système économique le plus juste », contre 24 % pour « le système fondé sur la propriété privée et l’économie de marché ». Dans les mois qui ont suivi la chute du régime soviétique, ces chiffres se situaient respectivement à 29 % et 48 %. Le système politique soviétique lui-même est considéré comme étant le meilleur par 49 %, le régime Poutine et le modèle libéral occidental se partageant la faveur du reste des répondants. La nostalgie de l’époque soviétique constitue une tendance lourde et en dit plus long sur le présent que sur un passé pourtant marqué par la dictature et les pénuries.

Si le niveau de vie a fini par rattraper celui des meilleures années du régime soviétique — et même le dépasser de façon considérable —, l’économie russe stagne depuis 2014, alors qu’elle n’allait déjà pas très bien depuis la crise financière de 2008. En 2019, et donc avant la crise de la COVID-19, le PIB de la Russie, à prix constants, était inférieur à celui de 2014. Cette stagnation/récession a généré un recul du niveau de vie, comme les hausses de salaire n’arrivent pas à rattraper le niveau d’inflation. De 2014 à aujourd’hui, le revenu réel disponible des ménages a régressé de 10 %.

Le pays fait également face à une crise démographique menaçante autant pour son économie que pour sa sécurité et l’occupation du territoire. Cette crise fait partie des principales préoccupations de Poutine. Actuellement de 146 millions d’habitants, la population russe décline, et les démographes prévoient une chute à 121 millions pour l’année 2050. La crise de la COVID-19 a amplifié le problème. Elle aurait causé à ce jour la mort de plus d’un million de personnes, selon des recherches indépendantes, mais trois fois moins selon les très contestées statistiques officielles. L’espérance de vie, qui avait fini par dépasser les 70 ans, a subi un recul de plus de trois ans, qui vient effacer les progrès réalisés au cours des 10 dernières années. Le gouvernement russe a néanmoins repoussé de cinq ans l’âge de la retraite, inchangé depuis 1932.

Popularité en baisse

 

Dans un tel contexte, il ne faut pas s’étonner que la popularité de Poutine ait tendance à baisser. Les sondages réalisés au cours de la dernière année font état d’une diminution constante. Son taux d’appui se situerait actuellement autour de 49 %. Dans la première décennie des années 2000, sa popularité reposait sur au moins quatre piliers. Le premier était sa lutte particulièrement brutale contre le « terrorisme », notamment la répression armée en Tchétchénie. Il a également bénéficié d’une période de croissance exceptionnelle entre 1999 et 2008, où les prix mondiaux du pétrole grimpaient en flèche, ce qui a amélioré le budget de l’État et le niveau de vie général. Une politique étrangère beaucoup plus indépendante et affirmée qu’elle ne l’était sous son prédécesseur Eltsine a nourri sa popularité. Enfin, il a su recourir habilement à une rhétorique nationaliste axée sur la réconciliation avec le passé (d’où l’hostilité du régime envers une organisation comme Memorial), sans pour autant chercher à y revenir.

Ayant perdu les piliers de la lutte contre le terrorisme et de la croissance, sa popularité dépend plus que jamais de sa politique étrangère et de sa rhétorique nationaliste, les deux étant évidemment intimement liées. Poutine a pu ainsi atteindre des sommets dans l’estime des Russes avec l’annexion de la Crimée, en 2014, ses appuis oscillant autour de 80 % pendant plus de quatre ans. Mais les effets de ce geste très fort sur le plan symbolique ont commencé à s’étioler. Le président doit compenser les effets négatifs de la situation socio-économique et sanitaire actuelle et de politiques impopulaires par une surenchère en matière de politique étrangère. D’après les sondages, c’est dans ce domaine que Poutine est perçu comme particulièrement fort au sein de la population russe. Son indépendance apparente par rapport à l’oligarchie laisse l’impression qu’il agit réellement en fonction des intérêts du pays. Par ailleurs, entre 70 % et 80 % des Russes considèrent que les États membres de l’OTAN cherchent à affaiblir ou à humilier leur pays.

Mais la perspective d’une guerre entre la Russie et l’Ukraine n’enchante guère l’opinion publique russe. Une guerre aurait pour effet certain de faire plonger la popularité de Poutine, dans un contexte où le président doit au contraire la maintenir ou la faire remonter pour assurer la cohésion d’un système dont il est devenu un élément indispensable, au même titre que les aspects autoritaires du régime. Si des escarmouches demeurent toujours possibles, une guerre d’envergure paraît donc improbable. En 2020, les dépenses militaires de la Russie équivalaient à moins de 8 % de celles des États-Unis. Poutine se trouve ainsi pris entre deux feux : afficher très clairement son intention de ne pas céder sur la question de l’éventuelle accession de son voisin ukrainien à l’OTAN et tenir fermement tête aux États-Unis tout en évitant à tout prix un conflit armé. De cette manière, il peut maintenir sa popularité à un certain niveau sur le plan intérieur. Mais pour combien de temps ?

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