Il faut repenser l’architecture européenne de sécurité

Le contentieux actuel porte sur une éventuelle adhésion de l’Ukraine à l'OTAN. 
Photo: John Thys Agence France-Presse Le contentieux actuel porte sur une éventuelle adhésion de l’Ukraine à l'OTAN. 

L’auteur est chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM). Il a été conseiller politique du ministre des Affaires étrangères en 2016-2017. Il vient de publier Le Canada à la recherche d’une identité internationale.

« Autant le dire brutalement : l’OTAN joue aujourd’hui un rôle néfaste. » Vous pensez sans doute que cette phrase est extraite d’un discours du président russe, Vladimir Poutine. Eh non ! Elle est tirée d’un ouvrage de Dominique de Villepin, successivement diplomate, ministre des Affaires étrangères et premier ministre français. Villepin a été au cœur de la politique étrangère de son pays pendant une vingtaine d’années et en a tiré quelques réflexions sur les relations internationales, qu’il expose dans Mémoire de paix pour temps de guerre.

Il a pu constater au cours de sa carrière comment l’esprit américain domine l’institution et empêche toute réflexion originale sur la sécurité euroatlantique. Et pour lui, « toute alliance conduit à la guerre ». Nous n’y sommes pas encore, mais le processus d’élargissement de l’OTAN est de nouveau source de tension entre les Occidentaux et les Russes. Le contentieux actuel porte sur une éventuelle adhésion de l’Ukraine à l’Alliance atlantique.

La candidature de l’Ukraine s’inscrit dans le sillage du processus d’élargissement de l’OTAN lancé au milieu des années 1990 et qui a vu onze pays d’Europe de l’Est et de l’ex-Union soviétique adhérer à l’organisation. En trois décennies, les frontières de l’alliance militaire ont atteint celles de la Russie et certaines, dans les pays baltes, sont maintenant à une centaine de kilomètres de Saint-Pétersbourg. Les Russes se sont toujours opposés à ce processus. Ils avaient même reçu l’assurance des Occidentaux en 1990 que l’OTAN ne s’élargirait pas « d’un pouce » vers l’est si Moscou acceptait une Allemagne réunifiée membre de l’Alliance, comme l’a si bien documenté l’historienne américaine Mary Elise Sarotte dans Not One Inch. America, Russia, and The Making of Post-Cold War Stalemate, publié il y a quelques semaines.

Les Occidentaux, écrit Sarotte, ont essentiellement profité de la faiblesse de la Russie pour pousser leurs pions. Cela fut particulièrement le cas sous la présidence de Boris Eltsine, faux démocrate mais vrai clown, dont les frasques masquaient l’effondrement monétaire, industriel, sanitaire et militaire du pays. Il faisait tant rire Bill Clinton lorsqu’il dansait sur les estrades, à moitié ivre. Le président français Jacques Chirac avait averti les Américains au sujet de l’élargissement de l’OTAN : cela provoquera une réaction nationaliste. Cette réaction s’est incarnée en Vladimir Poutine. Il n’entend ni danser ni faire rire de lui.

Nouvelle architecture de sécurité

Le maître du Kremlin a rongé son frein pendant vingt ans tout en avertissant régulièrement les Occidentaux de ne pas s’approcher des frontières russes. L’OTAN l’a ignoré. Au début de décembre, Poutine en a eu assez. Après avoir déployé quelque 100 000 militaires aux frontières de l’Ukraine, il a posé ses conditions pour contenir l’Alliance. Il y en a quatre : l’OTAN devra s’engager juridiquement à exclure toute nouvelle expansion vers l’est ; renoncer à déployer des bases et cesser ses activités militaires à proximité immédiate des frontières russes ; mettre fin à l’assistance militaire à l’Ukraine ; et interdire les missiles de portée intermédiaire en Europe.

Le président Joe Biden a été bien avisé de ne pas rejeter du revers de la main les propositions russes. Elles ouvrent la porte à une discussion plus large sur la création d’une nouvelle architecture de sécurité en Europe, une occasion manquée au lendemain de la chute du bloc de l’Est. En effet, à cette époque, Washington tenait à tout prix à ce que l’OTAN reste un club sélect sous domination américaine. Les Occidentaux se sont donc concentrés sur le rapprochement entre les anciens pays de l’Est et l’OTAN et l’Union européenne. Ils n’ont sérieusement rien entrepris pour adapter les institutions occidentales de sécurité de l’après-guerre froide afin de faire une place à la Russie.

Le positionnement de Poutine a déjà commencé à faire réfléchir à Washington, où on ne comprend que le langage de la force. L’Ukraine a été discrètement informée que sa demande d’adhésion est en suspens pour la prochaine décennie, ce qui explique sans doute les déclarations colériques des dirigeants ukrainiens envers leurs partenaires occidentaux en décembre dernier.

Un moratoire d’une dizaine d’années permettrait d’explorer différentes options susceptibles de calmer le jeu sur le continent et d’élaborer des garanties de sécurité acceptables aux uns et aux autres. Ainsi, on pourrait imaginer une Ukraine neutre mais ancrée à l’ouest, sur le modèle de la Finlande ou de l’Autriche pendant la guerre froide. Sur le plan continental, le mandat euroatlantique de l’OTAN pourrait être redéfini afin de laisser une plus grande place à une Europe de la défense où les États-Unis pèseraient moins et où la Russie ne percevrait plus l’organisation comme une menace. Enfin, sur le plan militaire, toutes les parties pourraient lancer des négociations sur les forces conventionnelles et nucléaires en Europe centrale afin de trouver un équilibre entre elles. Il n’y a rien comme une crise pour forcer les esprits à se concentrer sur la recherche de solutions concrètes.

Biden et Poutine se sont entendus au cours de deux conversations téléphoniques pour ouvrir des négociations le lundi 10 janvier à Genève. C’est un bon signe. Les propositions russes seront sur la table ainsi que les préoccupations légitimes des Occidentaux à propos de la sécurité du continent européen. La sécurité est indivisible, elle ne peut s’obtenir au détriment de l’autre. On verra bientôt si Washington et Moscou pourront transformer cette évidence en réalité.

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