Les cancres

«L’école à distance commençait hier pour certains élèves de la province, théoriquement pour les deux prochaines semaines…», écrit l'autrice.
Photo: Jeff McIntosh La Presse canadienne «L’école à distance commençait hier pour certains élèves de la province, théoriquement pour les deux prochaines semaines…», écrit l'autrice.

Conceptrice-rédactrice et citoyenne engagée, l’autrice est présidente du conseil d’établissement d’une école primaire. Elle a aussi enseigné la littérature au cégep et collabore à la revue Lettres québécoises.

5 janvier 2021. L’école à distance commençait hier pour certains élèves de la province, théoriquement pour les deux prochaines semaines… Les parents sont déjà essoufflés, les profs et directions n’ont plus assez de dix sous sur lesquels se « revirer ». Où le ministre Roberge se cachait-il jusqu’à la conférence de presse de mercredi ?

Sur le terrain, que ce fidèle du chef caquiste fréquente peu, la grogne s’étend. Alors qu’il y a bientôt deux ans, les personnes qui revendiquaient qu’on agisse pour la qualité de l’air se faisaient traiter d’alarmistes, l’avenir leur aura donné raison. Et avec Omicron, qui se propage comme un feu de broussaille, l’inaction passée ne pardonne pas. Le long déni de la transmission par aérosols est directement responsable de la catastrophe qui a cours dans nos écoles — et dans l’ensemble de la province.

Le 22 décembre dernier, on recensait près de 30 000 cas en milieu scolaire, contre quelque 50 000 pour toute l’année 2020-2021. Déjà mauvais élève, le Québec continue de s’enliser. Nos écoles recensent, toutes proportions gardées, quatre fois plus de cas que celles de l’Ontario, où la fréquentation en présentiel est facultative et où des purificateurs d’air contribuent à minimiser la transmission. À ce jour, 70 000 dispositifs de filtration ont été installés dans les écoles ontariennes.

Pourtant, les parents du pays de Doug Ford sont aussi en furie, alors que leur situation rend bien des Québécois envieux. Là-bas, les cours passent en virtuel les deux premières semaines de janvier, mais plutôt que d’attendre que la situation se règle magiquement, sur fond de paillettes et de poudre de licorne, on en profitera pour installer 3000 purificateurs d’air à filtre HEPA supplémentaires. Au retour, le personnel sera pourvu de masques N95.

Ici ? On a fermé les yeux et attendu. Pendant que le milieu de l’enseignement ramait, le ministre de l’Éducation brillait par son absence, mais trouvait le temps de nous montrer ses trous de beignes maison sur Twitter. Lorsqu’il est sorti de sa tanière pour la conférence de presse, ce fut pour accoucher d’une souris : les élèves pourront demander un nouveau masque de procédure si le leur est mouillé ; chacun recevra cinq tests rapides en janvier et février ; les examens ministériels et bulletins seront repoussés ; les profs auront droit aux tests PCR, désormais inaccessibles à la population générale… Rien pour la qualité de l’air autre que la livraison et l’installation des capteurs de CO2 déjà promis (en retard !), et qui, on le rappelle, nous apprennent ce qu’on sait déjà et ne règlent rien. Or, Jean-François Roberge est, comme à l’habitude, fier de son « plan » et continue de juger nos écoles « sécuritaires ».

Loin derrière la parade

Notre premier ministre n’a convaincu personne quand il a déclaré que nous étions à l’avant de la parade dans la lutte contre le virus. Le Québec traîne de la patte. Certaines déclarations de notre directeur de santé publique sont la risée de la communauté scientifique internationale. Jose-Luis Jimenez, spécialiste des aérosols et professeur de chimie à l’Université de Boulder-Colorado, a même créé son Mur de la honte, où il collige les énormités que colportent les élus ou les directions de santé publique à travers le monde. Devinez qui y figure pour avoir dit qu’un masque de procédure est meilleur qu’un masque N95 mal ajusté — affirmation qu’il a répétée en conférence de presse le 5 janvier. Même principe pour les purificateurs d’air à filtre HEPA, qu’on refuse d’installer parce que nos « experts », qui rament à contre-courant des consensus scientifiques, n’en recommandent pas l’usage.

Le personnel scolaire prend donc lui-même les moyens d’être en sécurité. Des enseignants se construisent, à faible coût, des boîtes Corsi-Rosenthal pour assainir l’air ; d’autres insistent pour porter leurs propres N95, qu’ils continueront à payer de leur poche, l’INSPQ et la CNESST déniant leur utilité dans ce milieu. Des réponses individuelles à l’inaction institutionnelle. Tout cela, alors que le milieu scolaire québécois, où avaient lieu 47 % des éclosions avant les Fêtes, est un important moteur de la transmission communautaire. Le piètre état de nos établissements d’enseignement, mal ventilés, contribue à la surcharge du système de santé, qui a atteint son point de rupture. Si, réellement, les écoles étaient la priorité et qu’on voulait mieux protéger la population, incluant les travailleurs de la santé, nos élus joindraient le geste à la parole et délieraient les cordons de la bourse pour nous sortir de ce bourbier, à défaut d’avoir mieux dépensé les 432 millions du fédéral.

Des solutions existent

Pourtant, les idées en phase avec la science ne manquent pas. La communauté de Covid Écoles Québec proposait, outre les N95 pour les profs et les purificateurs d’air, l’administration accélérée de la troisième dose pour les parents et de la seconde pour les 5 à 11 ans, des tests rapides aux deux jours, des bulles-classes au primaire comme on ne trace plus, la fermeture des cafétérias, etc. Des solutions pour rendre nos écoles plus sécuritaires existent, là, sous nos yeux. Mais nos dirigeants décident de fermer les leurs. Pire, ils jettent de l’huile sur le feu en raccourcissant (beaucoup trop, selon certains experts) la période d’isolement des personnes vaccinées — Mylène Drouin les a heureusement obligés à maintenir l’isolement des enfants en garderie. C’est comme si on voulait s’assurer que la crise continue de s’envenimer malgré l’école à distance et le couvre-feu, dont l’efficacité demeure à prouver. Dans les faits, le 17 janvier prochain, nos écoles ne seront en rien plus sécuritaires que le 22 décembre dernier. Et la transmission qui y aura cours recommencera à faire boule de neige dans la société.

Combien de fois devrons-nous le répéter ? Tant que la responsabilité de la transmission aérienne dans les infections ne sera pas mise de l’avant par nos institutions, doublé de mesures appropriées pour la contrer, nous sommes condamnés à rejouer dans le même mauvais film. Un problème ne disparaît pas parce qu’on regarde ailleurs. D’autant plus que maintenant, des milliers de parents et de membres du personnel éducatif le regardent en face. Et ils en ont ras le bol que le Québec soit dernier de classe.

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