Pour une priorisation des soins intensifs

«Bien que le protocole de priorisation n’ait fait l’objet d’aucun déploiement jusqu’à maintenant, les données actuelles laissent croire qu’il pourrait être mis en application si le nombre de demandes d’accès aux soins intensifs en venait à surpasser la capacité d’accueil de ces services», écrit l'auteur.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Bien que le protocole de priorisation n’ait fait l’objet d’aucun déploiement jusqu’à maintenant, les données actuelles laissent croire qu’il pourrait être mis en application si le nombre de demandes d’accès aux soins intensifs en venait à surpasser la capacité d’accueil de ces services», écrit l'auteur.

Le premier ministre du Québec dit comprendre la colère des gens à l’égard des adultes non vaccinés, qui représentent 10 % de la population, mais 50 % des hospitalisations. À ces personnes qui suggèrent qu’on arrête de les soigner, il répond que ce n’est pas le genre de société qu’on veut, celle qui discriminerait une partie de la population.

Pourtant, le ministère de la Santé et des Services sociaux a publié il y a quelques semaines une mise à jour de son protocole de priorisation à l’accès aux soins intensifs en contexte extrême de pandémie, lequel comprend bel et bien des critères de discrimination. Ce guide inclut les divers changements apportés à la priorisation aux soins intensifs. Parmi ces changements, on trouve des précisions sur les rôles de chacun, sur le fonctionnement et les processus de priorisation et de coordination. On trouve surtout, comme l’a fait remarquer la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, « deux paramètres cliniques qui sont relatifs à l’âge des patients et qui sont expressément impliqués dans la grille d’évaluation des demandes d’admission aux soins intensifs », des paramètres discriminant en fonction de l’âge et qui pourraient priver certaines personnes de plus de 50 ans de l’accès aux soins intensifs.

Une question de temps

 

Normalement, ce protocole doit s’enclencher seulement si les hôpitaux atteignent 150 % de leur capacité. En théorie, il faudrait qu’il y ait de 1600 à 1800 hospitalisations pour que la capacité du réseau soit dépassée. Selon les plus récentes hypothèses avancées par l’Institut national d’excellence en santé et services sociaux (INESSS), ce nombre pourrait être atteint d’ici trois semaines. Or, le MSSS nous apprenait hier que ce nombre a déjà atteint, avec 1750 hospitalisations. Bien que le protocole de priorisation n’ait fait l’objet d’aucun déploiement jusqu’à maintenant, les données actuelles laissent croire qu’il pourrait être mis en application si le nombre de demandes d’accès aux soins intensifs en venait à surpasser la capacité d’accueil de ces services. Au moment où la vague Omicron frappe de plein fouet les employés du réseau de la santé, il y a lieu de s’interroger sur le nombre réel de lits qui pourront être disponibles en cas de hausse marquée des hospitalisations. La question ne serait donc pas de savoir si ce protocole sera déployé, mais plutôt quand il pourra l’être.

L’objectif du protocole de priorisation du gouvernement est de minimiser la mortalité et de veiller à ce que les décisions prises soient justes et équitables. L’objectif proposé apparaît raisonnable à première vue, dans une perspective de pronostic de la mortalité à court terme. Cependant, ce protocole ne prend pas en considération le fait qu’une personne non vaccinée atteinte de la maladie est plus contagieuse, et sur une plus longue période, favorisant ainsi la propagation du virus, les hospitalisations, l’augmentation des patients aux soins intensifs et, au final, la mortalité, en plus de contraindre les établissements à reporter des activités dont nous ne connaissons pas encore l’impact sur la mortalité à moyen et à long terme. Dans les circonstances, peut-on réellement prétendre que les décisions prises pour réduire la mortalité seront justes et équitables, priorisant fort probablement cette minorité de la population non vaccinée et surreprésentée aux hospitalisations plutôt que des individus pleinement vaccinés et qui requièrent toujours des soins intensifs ?

Une certaine équité

 

Bien que le premier ministre ne désire pas aborder cette question, il y a lieu de se la poser à quelques jours du point de saturation de nos services. Une discrimination en fonction du statut vaccinal ne serait d’ailleurs pas totalement incompatible avec certains principes directeurs du protocole de priorisation. Elle contribuerait à l’allocation des ressources au bénéfice du plus grand nombre et assurerait une certaine équité dans l’accessibilité aux soins intensifs, dans la mesure où elle ne priverait pas des personnes de soins intensifs en favorisant une minorité d’individus qui, par son obstination à ne pas se faire vacciner, met à risque la santé de la majorité en plus de surcharger notre réseau et de paralyser des pans entiers de l’économie. Et peut-être qu’une telle discrimination en fonction du statut vaccinal inciterait enfin les plus récalcitrants à recevoir leur première dose.

Une telle orientation n’aurait pas pour effet de priver les non-vaccinés de soins. Tous les patients, vaccinés ou non, doivent être soignés. Chaque vie humaine doit être valorisée et chaque personne mérite le respect, les soins et la compassion, malgré ce sentiment d’injustice et de colère qui habite plusieurs à l’égard des personnes non vaccinées. Toutefois, cela ne signifie pas que tous les patients devraient recevoir des soins intensifs. Comme le mentionne le protocole de priorisation du gouvernement : « Ceux qui ne recevront pas de soins intensifs ne seront pas abandonnés, ils continueront à recevoir d’autres soins, les plus appropriés à leur état, et possibles dans le contexte. »

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